Rue D'ulm

  • Paru chez Einaudi en 1962 et régulièrement réédité depuis, La Guerre des pauvres fait revivre, à partir du journal tenu par l'auteur, un chapitre héroïque méconnu de l'histoire de l'Italie, depuis la campagne de Russie (il s'engage en juillet 42) jusqu'à la Libération (Cuneo est libérée fin avril 45).
    Officier du corps expéditionnaire italien sur le front de l'Est dans la division Tridentina, Revelli raconte l'immense défaite et la retraite tragique qui, à la suite de la contre-offensive russe sur le Don, jettent à travers la steppe gelée des dizaines de milliers d'hommes, dont peu survivront. Après, écrit-il, sa vie ne sera plus la même. Quittant l'armée, il prend les armes dans le maquis des Alpes et mène au jour le jour, comme chef partisan puis en tant que commandant de l'une des brigades antifascistes Giustizia e libertà, un autre combat - contre les détachements mussoliniens de la République de Salò et contre les troupes hitlériennes.
    Au fil des jours et des pages de ce livre-vérité s'affirment la cohérence d'un destin individuel, la dignité des humbles pris dans la folie absurde de l'histoire, la force du témoignage sur « la guerre vue d'en bas ». Portées par une prose sèche et abrupte, une écriture blanche de mémorialiste qui s'invente en marchant et en luttant, loin de la rhétorique du combat ou du sentiment.
    Entre Le Sergent dans la neige de Mario Rigoni Stern (1953) et La Guerre sur les collines de Beppe Fenoglio (1968), une autre voix s'élève, qui confère à ces anti-mémoires de guerre une puissance quasi physique et la dimension d'une épopée.

  • Dans Les Forêts du Maine Henry David Thoreau a rassemblé les récits des voyages qu'il fit dans les forêts du nord-est des États-Unis en 1846, 1853 et 1857.
    Ce triptyque singulier de textes écrits en l'espace d'une quinzaine d'années, couvrant le coeur de la vie créatrice de l'écrivain, offre un accès privilégié à la complexité de sa vision du monde et de sa pensée. Du jeune romantique doué et ambitieux à l'observateur parvenu dans sa maturité, en passant par le prophète de la protection de la nature, s'y dessine l'image d'un homme pour qui l'exploration de la nature sauvage avait de larges résonances personnelles et collectives.
    En le suivant pas à pas à travers ces vastes espaces naturels d'une beauté fascinante, à la rencontre des pionniers et des Indiens, le lecteur contemporain est entraîné dans une aventure intellectuelle qui l'invite à réfléchir au rapport moderne de l'homme à son environnement.

  • De Francesca à Béatrice ; à travers la Divine Comédie Nouv.

  • Traduit une première fois en 1953, ce roman faulknérien servi par une écriture splendide devait être réédité. Il égale, à plus d'un titre, les plus belles réussites de la littérature sudiste contemporaine, et c'était celui de ses six romans que Shelby Foote préférait.
    Ampleur de la période historique embrassée, de la fin de la guerre de Sécession à la Seconde Guerre mondiale, ingéniosité de l'intrigue, personnages inoubliables, subtilité de l'analyse psychologique, richesse des thématiques abordées, exigence non dénuée d'humanité, portée par un humour parfois désespérant - L'Amour en saison sèche démontre de manière exemplaire ce que peut être une fidélité vraiment créatrice.
    L'oeuvre nous transporte dans ce Sud qui a toujours fasciné les lecteurs français à travers ses plus brillants représentants : Edgar Poe, Eudora Welty, Flannery O'Connor, Truman Capote, Erskine Caldwell, William Styron...
    Une redécouverte.

  • Les Souvenirs de Bao Tianxiao constituent une source extrêmement riche pour l'histoire culturelle et sociale de la Chine à l'époque charnière où le régime impérial s'effondra. De l'atmosphère d'une salle de concours mandarinal à la vie d'un journaliste à Shanghai en 1906, en passant par les stratégies innovantes des revues littéraires ou la fréquentation des « maisons de thé », ces mémoires dépeignent le monde des entrepreneurs modernes qui fut le sien. Son parcours révèle comment l'ouverture à la diversité intellectuelle, stylistique, narrative et éditoriale du monde culturel des années 1910 s'est conjuguée avec la première expérience démocratique du pays et avec la diffusion - toujours heurtée - de valeurs républicaines au sein d'un espace public résolument ouvert. Avant le Mouvement du 4 mai 1919, nourri de clivages littéraires et idéologiques, la sphère publique des années 1900-1920 s'est en effet distinguée par une liberté rarement atteinte dans le ton de la presse comme dans la création artistique et l'appartenance politique.

  • Ce texte est né d'une idée originale de De Amicis : faire des tramways à chevaux de Turin à la fin du XIXe siècle un sujet d'écriture romanesque. Pendant les douze mois de l'année 1896 (une année marquée par la funeste guerre d'Afrique entre l'Italie et l'Éthiopie), ces « carrosses de tout le monde » qui sont un lieu de rencontre de toutes les classes sociales, serviront à l'écrivain d'observatoire privilégié. Dans ce roman « expérimental » - qui pourrait aussi être défini comme un singulier récit de voyage et un livre-enquête -, les personnages sont les passagers, dont certains, au gré de leurs apparitions répétées, vont composer une véritable galerie : leurs personnalités, révélées par le regard pénétrant du narrateur, forment un roman choral où les trajectoires des uns et des autres se trouvent reliées au sein d'une structure unitaire. La simplicité de l'invention est compensée par la précision avec laquelle est décrite la société d'une grande ville italienne, fière des gloires du Risorgimento mais vivant à l'enseigne d'une activité intense et de la culture de masse naissante. La « question sociale » joue un rôle fondamental et constitue l'un des filtres du jugement de De Amicis, qui venait d'adhérer au parti socialiste ; sa vision du socialisme ici n'est pas celle de la lutte des classes, mais plutôt d'une collaboration apaisée.

  • André Breton souhaitait vivre avec sa première femme Simone Kahn « au grand jour » (lettre du 15 novembre 1928). De sa rencontre avec elle en 1920 jusqu'à leur rupture en 1929, le poète a fait des lettres qu'il lui a adressées son lieu d'expression privilégié. Il y a, sans rien voiler, décrit son parcours intellectuel et poétique, de Dada au Second manifeste du surréalisme, du 42 rue Fontaine à tous les cafés, foires et lieux de réunion et de manifestations à Paris et en France. Mais la correspondance est aussi le lieu le plus intime de cette période, où se donne à voir dans toute son étendue ce qu'il nomme « l'amour-folie ».
    Cet album fait écho à l'exposition consacrée fin 2017 à cette correspondance : elle rassemblait de nombreux manuscrits des lettres d'André Breton, mais aussi des manuscrits de Simone Kahn ainsi que des ouvrages et photographies de la période. L'ouvrage permet de mieux comprendre la portée de la relation du poète avec Simone, grâce à un ensemble de documents, souvent inédits, qui nous font entrer dans l'intimité d'André et de l'histoire du surréalisme des années 1920. Et il met en avant la personnalité singulière de Simone Kahn. Ces documents sont accompagnés de textes de spécialistes (historiens de l'art, littéraires et philosophes).

  • Le Goethe-und-Schiller-Archiv de Weimar conserve un document fascinant : les « Instructions pour la réalisation d'une carte générale des langues » jointes à une lettre adressée par W. von Humboldt à Goethe le 15 novembre 1812. Elles devaient fournir à ce dernier les indications nécessaires à l'établissement d'une carte des langues d'Europe qu'il avait appelée de ses voeux à la suite d'un séjour commun à Carlsbad en juin 1812.
    Bien que Goethe se soit attelé à la tâche, jusqu'à faire monter sur des planches à dessin des fonds de carte d'Europe afin de les colorer, rien ne prouve que la carte ait été effectivement produite. Seul subsiste aujourd'hui ce document. Encore inédit en Allemagne, il est reproduit en fac-similé et traduit ici pour la première fois.
    Témoin d'un projet plus vaste de cartographie des langues du monde - le manuscrit annonce une partie sur les langues asiatiques -, ce texte ouvre une fenêtre sur un moment particulier de l'histoire, et de la rencontre, des études linguistiques et de la cartographie. Outre la carte elle-même, réalisée aujourd'hui, nous proposons au lecteur des voies d'approche pour mieux comprendre ce projet dans son contexte scientifique et littéraire, en retraçant ses étapes successives, en explorant le rapport entre langues et géographie chez Humboldt, en le replaçant dans le contexte de l'histoire de la cartographie et en éclairant le rôle des représentations spatiales et des cartes dans l'oeuvre de Goethe.

  • Nul, au temps de Shakespeare, n'a su autant que lui transmuer l'obscénité verbale en énergie dramatique, jusqu'à produire sous l'intrigue officielle de ses pièces un tout autre spectacle, fait des péripéties salaces du langage lui-même.
    C'est à cette production parallèle, à cet autre théâtre, le plus souvent désopilant, que nous sommes invités à assister ici. On y découvre un pan méconnu du génie créateur de Shakespeare.
    Car ce montreur d'hommes est aussi un pornographe hors pair, assurément le plus doué de sa génération. De sa première à sa dernière (39e ?) pièce, il a cultivé systématiquement une double entente saturée d'obscénité, qui va bien au-delà de la trouvaille ponctuelle, dans le cadre d'une véritable stratégie dramaturgique de l'équivoque.
    Ce voyage d'exploration pourra éclairer les anglicistes, les traducteurs ou les gens de théâtre. Il se lit aussi comme un recueil des mille et un contes grivois qui composent, pourrait-on dire, le Décaméron de Shakespeare.

  • Cris rassemble les nouvelles de la période du 4 mai 1919 où s'épanouit le mouvement pour la Nouvelle culture, qui revendique l'usage de la langue vernaculaire et s'en prend au moralisme confucéen. Certaines d'entre elles, comme « Le Journal d'un fou », publiée dans Nouvelle jeunesse en 1918, ou « L'édifiante histoire d'A-Q », sont devenues canoniques. D'autres, comme « Terre natale » ou « L'opéra de village », représentent sur un mode élégiaque la Chine rurale du basYangtse dans laquelle a grandi Lu Xun. Errances, publié en 1926, contient onze nouvelles évoquant, sur un ton souvent mélancolique, l'errance des intellectuels chinois des années 1920. Anciens lettrés devenus petits fonctionnaires, ils semblent piégés entre leurs souvenirs d'un passé rural familier mais cruel et la modernité incertaine ou trompeuse des grandes villes occidentalisées, où ils peinent à trouver une place. Mauvaises herbes, recueil de vingt-trois poèmes en prose, dont la forme rompt avec la plupart des pratiques poétiques antérieures, rassemble des méditations

  • Dans cet essai inédit en français qui est devenu un classique sur la question du traduire, Folena fait dialoguer avec les grands théoriciens de notre temps nombre d'auteurs anciens (d'Aristote à Cicéron et Jérôme, de Marie de France à B. Latini, Boccace ou L. Bruni...), sans négliger les avancées théoriques de Dante. Comment se définissait l'exercice de la traduction médiévale et humaniste ? Quels étaient ses critères ? Que visait la transposition d'une langue à l'autre ? Facteur crucial de la diffusion de la culture et de l'expérience religieuse et littéraire entre le XIIIe et le XVe siècle, la traduction s'affirme peu à peu, à travers les néologismes traducere ou tradurre, comme une pratique artistique autonome, affranchie de l'autorité des langues sources, ouverte aux échanges entre langues voisines - une nouvelle herméneutique.

  • Sonnets

    Bramante

    Des écrits de Bramante ne sont parvenus jusqu'à nous qu'un fragment de traité sur l'architecture, une brève missive et les vingt-cinq sonnets réunis ici, jamais traduits en français. Deux grandes thématiques se dégagent : la souffrance d'amour, traitée sur le mode pétrarquisant, et les demandes de soutien financier que le poète adresse à son mécène et ami, Gaspare Visconti.
    Ces sonnets illustrent la richesse et la finesse du style de Bramante, certainement plus accompli que celui de Léonard, et témoignent de son goût du burlesque. Un goût qui s'exprime par exemple dans les vers sur le thème, autobiographique et auto-ironique, des chausses en piètre état, emblème de la misère matérielle de l'artiste. Ils sont aussi un document précieux sur ce qu'on peut appeler la forma mentis, la « mentalité » d'un homme de la Renaissance.

  • Robert Jammes, ancien élève de la rue d'Ulm, agrégé d'espagnol, professeur émérite à l'Université Jean-Jaurès de Toulouse, a consacré l'essentiel de ses recherches et de ses publications à Góngora. Ses Études sur l'oeuvre poétique de Luis de Góngora (1967, 704 p. ;
    Traduction espagnole, 1987) et son édition des Soledades (Castalia, 1994, 734 p.) font toujours autorité.

  • Sont ici rassemblées deux suites de pièces, « Marines mineures », tirées de John Marr et autres marins, et « Fruits de voyages d’antan », extraits de Timoléon, etc., que Melville publie plus de trente ans après avoir presque définitivement abandonné la prose à la suite du fiasco de son huitième roman, L’Escroc à la confiance . Ces recueils, bien que parus dans un tirage confidentiel destiné à un cercle restreint de proches, reçurent toute l'attention de l'auteur, qui les composa et les révisa avec soin. Derniers textes publiés du vivant de Melville, ils nous parviennent comme le testament d'un romancier qui fut aussi poète. Confronté à l’oubli de ses contemporains, Melville développe dans ces poèmes une méditation obsessionnelle, tantôt amère, tantôt ironique, sur la création artistique et son devenir, sur la mémoire et sa transmission, sur la renommée et la postérité de l’artiste. Renonçant à l’élan en avant de la prose, l’écriture opte pour le véhicule du vers qui fait retour sur le passé et tente de prendre le temps à rebours. Mais si l’œuvre se souvient de la vie, vie de marin d’abord, dans John Marr, puis du temps des pérégrinations dans le monde méditerranéen de Timoléon, elle s’efforce en même temps de se déprendre du seul mode élégiaque pour s’abandonner à une rêverie immémoriale.
    Peu connus en France, et même outre-Atlantique, ces ultimes textes brillent d'une singulière fulgurance qui jette un éclat rétrospectif sur le reste de l’œuvre.

  • Premier philosophe américain, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) s'est aussi rêvé poète, chantre d'une Amérique qui, au XIXe siècle, tarde encore à s'inventer en littérature. L'écrivain de génie dont il annonce l'avènement a le pouvoir de percevoir dans la nature la divinité de l'homme. Représentatif de tous, lui seul peut fonder la communauté et permettre l'accomplissement de sa destinée démocratique. Mais s'il prétend déceler dans la nature les lois collectives, c'est surtout son propre reflet qu'il contemple, car le monde est d'abord le double de l'esprit. Nature et nation deviennent alors ses oeuvres : parlant à leur place plutôt qu'en leur nom, il leur impose les caprices de sa volonté et menace de réduire la démocratie promise à l'empire d'un seul.
    /> Rejouée de texte en texte, la tension entre individu et société donne à l'oeuvre d'Emerson sa scansion singulière. De Nature aux Essais, à Representative Men et The Conduct of Life, Thomas Constantinesco suit le cheminement d'une pensée au gré des contradictions de l'écriture, toujours « en transition », et s'intéresse aux rapports complices et conflictuels qu'en Amérique la littérature entretient avec la politique.

  • À l'heure où la Grèce, son histoire et sa vie politique mouvementée font l'objet d'une attention toute particulière en Europe, ce recueil invite à découvrir le pays vu de l'intérieur. Sous la plume des maîtres de la littérature grecque moderne, une grande variété d'écritures entrent en dialogue dans ces quinze nouvelles, accompagnées d'une riche iconographie et presque toutes traduites pour la première fois en français.
    Les grands moments de l'histoire de la Grèce prennent corps entre l'errance d'un derviche déchu à Athènes et le spleen d'un timonier au milieu des océans, quand bascule le sort d'une famille arménienne à Salonique ou d'un orphelin dans les montagnes épirotes. La partie de chasse du mari et de l'amant ou les amours de la veuve et du pope illustrent les affres de la passion. Les questions écologiques se font jour à travers les retombées du tourisme dans un village chypriote, et les drames politiques apparaissent dans le quotidien d'un détenu, autour d'un ouzo en pleine guerre civile ou par le biais d'un Français dans la Grèce des colonels. Le fantastique anime une inquiétante principauté des Balkans ou un pacte mystérieux dans l'Alexandrie cosmopolite. L'humour se manifeste enfin tout au long du livre, des premiers émois dans la canicule du Péloponnèse jusqu'à une rencontre nocturne insolite dans une église de Corfou, et le dernier mot revient à celui qui sait écouter. le conseil de la cloche.
    La 1re édition de ce livre (2012), dont la presse française, grecque, suisse et canadienne s'est fait l'écho, étant épuisée, une 2e édition en est aujourd'hui de nouveau proposée en librairie, sous une nouvelle maquette.

  • En 1878, Edmondo De Amicis séjourne à Paris et envoie à son journal en Italie une série d´articles sur la capitale française et sur l´Exposition universelle, prétexte initial de son voyage. Emblématiques du travail de reportage de l´écrivain, les Souvenirs de Paris documentent remarquablement la fascination exercée par la ville sur les visiteurs italiens. Jouant avec les lieux communs, l´auteur rend hommage à la culture française, s´interroge sur le rôle international de la France au lendemain de Sedan et de la Commune, s´amuse des vices et des travers des Parisiens plus qu´il ne les condamne, se met en scène en touriste étourdi par tant de merveilles et de tentations.
    Avec le compte rendu foisonnant de la visite de l´Exposition, c´est au coeur des lumières et du brouhaha de la ville, déesse de la modernité et des plaisirs, que nous plonge ce texte malicieux et virevoltant.

  • Le Démon de l'allusion étudie la relation entre Melville et Milton, telle qu'elle se déploie dans L'Escroc à la confiance - lien étroit et fondamental, qui permet au romancier d'atteindre à une paradoxale originalité.
    Ludique, satirique, impie ou mélancolique, l'allusion n'est pas ici de l'ordre du supplément, mais fait partie de la trame même du texte. Oblique et déroutante, elle n'en sert pas moins la grande ambition melvillienne : « énoncer la Vérité ». C'est de manière allusive, en effet, que le romancier décrit à la fois les travers de l'Amérique, l'aliénation du moi et la terreur des « sphères invisibles ».
    La satire de l'homme libéral - démon portant le masque de la charité et de la « confiance » - mène à une révélation plus sinistre encore : celle d'une escroquerie aux dimensions cosmiques, d'une extinction généralisée des lumières. Par un tour de force d'écriture, Melville parvient à faire apparaître une obscurité si extrême qu'elle ne saurait être exprimée sans détour. Il y a dans ce roman souvent décrit comme illisible - et qui, assurément, ne se laisse pas réduire à des formes plus familières - une puissance de fascination étrange, quelque chose que l'on croit reconnaître et qui nous fixe implacablement.

  • Réputé pour la " noirceur puritaine " de certains de ses récits courts, Hawthorne, qui fut aussi écrivain pour enfants.
    A su donner à nombre de ses textes un aspect plus anodin ou plus aimable : si plusieurs des contes réunis ici peuvent passer pour d'inoffensives bluettes, ces charmantes histoires font jeu commun avec d'autres qui sont d'un abord plus déroutant et plus sombre. Dans les deux cas pourtant s'affirme l'idée de fantaisie : elle prévaut comme mode dominant de l'imagination créatrice pour donner forme et vie à des images qui, délaissant le domaine de la plate imitation du réel, glissent vers les limites du fantastique non sans brouiller les niveaux de la représentation.
    Fasciné par l'idée que l'oeuvre d'art s'anime sur le modèle de la sculpture de Pygmalion, Hawthorne peuple d'improbables effigies le monde de ses contes, images non seulement visibles mais formes en relief qui se meuvent avec la semblante de la vie.

  • Battue par son père, rudoyée par sa mère, et incomprise souvent, Ursula trouve auprès du Bon Dieu un interlocuteur à la mesure de son âme.
    Car tout est loin d'être gris au pays enchanté de la petite fille.
    L'héroïne à laquelle Lou Andreas-Salomé prête sa sauvagerie et sa voix vit au rythme brisé des jeux d'enfants et des espiègleries de ses poupées. Entre Alice au pays des merveilles et Blanche-Neige au milieu des nains, Ursula évolue dans un monde féerique de rêveries et d'imagination. Au fil des trois récits composant L'Heure sans Dieu et autres histoires pour enfants, dont la fillette est la protagoniste autant que l'ordonnatrice, les figures d'adultes (parents naturels, pères symboliques ou spirituels, tante, amis, voisins) croisent les visages d'enfants (camarades, poupées, nourrissons). Les saynètes du livre ont pour toile de fond les goûters gourmands, les jardins et les maisons, une grotte mystérieuse, un couple d'inconnus planté dans la neige, nombre d'objets chargés de couleurs et de sens, et mille détails ouvrant sur un ailleurs merveilleux. Les références discrètes, mais constantes, à l'univers biblique, au fantastique des contes, à la mythologie classique et germanique se mêlent à l'imaginaire propre de l'auteur, qui fait dialoguer subtilement le visible et l'invisible et qui sait donner vie à tous les plans de la réalité.

  • Célébré pour son « rire sérieux » et satirique, créateur de formes nouvelles (dialogue des morts, voyage fantastique), Lucien de Samosate est aussi l'auteur (l'inventeur ?) des « tableaux » d'Apelle ou de Zeuxis qui ont inspiré les artistes de la Renaissance en l'absence des oeuvres originales perdues. À côté de ces descriptions d'art (ou ekphraseis), qui sont autant de mises en scène de l'art du sophiste, Lucien soumet toutes sortes d'oeuvres antiques, picturales, sculpturales, architecturales, à l'évaluation du regard et du discours d'un homme de culture.

  • En 1656, Margaret Cavendish, alors réfugiée à Anvers avec son époux, conclut sa cinquième oeuvre, le recueil Natures Pictures, par un aperçu de sa vie et de son tempérament à l'intention des générations futures. Aujourd'hui salué comme la première autobiographie séculière féminine publiée en Angleterre, ce court texte apporte un éclairage sans égal sur la quête passionnée de cette femme éprise de « contemplations », mais suscite aussi bien des questions par sa subjectivité : qui est vraiment celle qui est longtemps demeurée dans l'histoire comme « Margot la folle » ? Quel crédit accorder à ce discours heurté et hâtif, et pourtant fondé sur la mise en scène du moi ? Où la duchesse puise-t-elle l'audace d'écrire et de s'écrire, à une époque où le silence est considéré comme le plus bel ornement de son sexe ? Que recouvre le désir de « gloire » et de renommée, si inusité chez les femmes de son temps, qu'avoue, avec une franchise iconoclaste, cette grande dame quelque peu hétérodoxe, et qui semble à la racine de son écriture ?
    En narrant sa vie peu commune, Margaret Cavendish offre au lecteur la meilleure introduction à son oeuvre déroutante ainsi qu'un document sans prix sur la société et la pensée anglaises en un âge de grands bouleversements.

  • En 1934, Gertrude Stein retourne aux Etats-Unis son pays natal, après plus de trente ans d'exil, pour y donner une série de conférences. L'écrivain a alors soixante ans. Etablie à Paris, elle y est connue pour sa collection d'art, son amitié avec Picasso, sa poésie réputée difficile. Elle est aussi nouvellement célébrée pour L'Autobiographie d'Alice Toklas, publiée en 1933, qui lui apporte une attention dont elle était jusque-là relativement frustrée.
    La tournée américaine durera huit mois et connaîtra un important succès ; Stein y expose ses idées sur la littérature en général et sur la sienne en particulier. A l'invitation de Thornton Wilder, universitaire et romancier, elle intervient à l'Université de Chicago pour quatre conférences qui sont publiées aux Etats-Unis dès 1935 sous le titre Narration, et sont traduites pour la première fois en français dans ce volume.
    Stein tente d'y définir ce qui constitue la spécificité de la littérature américaine, la ligne de séparation entre poésie et prose, les conditions de possibilité du récit. Elle ne propose cependant pas une théorie des genres ; la langue des conférences contourne l'explication académique, provoque plutôt la pensée par sa poésie propre.

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