Plein Jour

  • Baby farmer

    Amaury Da Cunha

    Minnie Dean est en Nouvelle-Zélande l'équivalent du croquemitaine, une héroïne de comptines qui fait peur aux enfants. Pour les adultes, elle a été, en 1896, l'unique femme condamnée à mort et pendue dans ce pays si éloigné de son Écosse natale. Elle était accusée d'avoir tué neuf enfants, que les mères, dans des situations précaires, mettaient en pension chez elle. Minnie Dean était une nourrice, ce qu'on appelait une baby farmer.
    Amaury Da Cunha, fasciné par ce personnage victorien, dont les larges jupes s'ébrouaient dans les paysages sauvages, arides ou luxuriants des antipodes, profite d'un séjour en Nouvelle-Zélande pour suivre ses traces, retrouver des documents d'époque, parler aux biographes, et observer la vivacité de son souvenir chez les habitants de l'île. Des coïncidences rythment son voyage, qui tissent le récit mystérieux d'une obsession nationale autant que personnelle. Tout le monde parle de Minnie, tout le monde a peur de Minnie, et personne cependant n'est totalement convaincu de sa culpabilité.
    Amaury da Cunha est né à Paris en 1976. Écrivain et photographe, il a publié deux textes d'inspiration poétique (Fond de l'oeil et Histoire souterraine, aux éditions du Rouergue) et des livres de photographie. Il est également journaliste au service photo du Monde.

  • Un fantôme américain

    Hannah Nordhaus

    Hannah Nordhaus est l'arrière-arrière-petite-fille d'un des fantômes les plus célèbres des États-Unis, Julia Staab, émigrante juive-allemande qui a vécu au Far-West au dix-neuvième siècle et qui, selon certains, hante désormais sa maison de Santa Fe. Quel a été son destin, que la rumeur a transformé en un conte gothique plein de larmes et de sang ? Quelles traces a-t-elle laissées ? Peut-on rencontrer les morts, peut-on ressusciter le passé ? Après avoir longtemps rêvé sur cette métamorphose d'une épouse juive d'autrefois en fantôme contemporain, Hannah Nordhaus décide de partir à sa recherche, de libérer Julia de la légende en enquêtant sur sa vie.
    Avec un acharnement et une puissance d'évocation qui rappellent le Daniel Mendelsohn des Disparus, elle se lance dans un voyage à travers les souvenirs, les journaux intimes, les correspondances, aidée par des historiens, des généalogistes, des parents, des médiums, à la poursuite d'une femme et d'un fantôme, et d'abord de sa propre histoire familiale. De l'Allemagne ancestrale aux débuts du capitalisme américain, de l'épopée des pionniers du Nouveau Monde au sort tragique des Juifs d'Europe de l'Est, Un fantôme américain est une quête passionnée de la vérité d'une vie, de toutes les vies, la fresque somptueuse d'un monde arraché à l'oubli.

    Traduction de Sibylle Grimbert & Florent Georgesco.

  • Avec la découverte de l'Amérique naît la figure du sauvage. Pendant des siècles, elle va nourrir l'imaginaire occidental. Jean Talon nous raconte les rencontres vraies les plus surprenantes entre des voyageurs, explorateurs ou ethnographes et des populations encore intouchées par ce qu'on appelle la civilisation.

    Des rencontres pleines de farces et de malentendus réciproques, de la conquête espagnole de l'Amérique à Darwin, jusqu'au tourisme contemporain, où des populations censées être restées authentiques jouent leur propre rôle sous les flashes des appareils photo.

  • « C'est l'histoire de Jean et Melvin McNair, l'histoire d'un temps où détourner un avion était plus facile que braquer une banque. Deux Africains-Américains devenus pirates de l'air, inextricablement inscrits dans leur époque.
    Jean et Melvin sont passés de l'épique au désespéré, de l'histoire en train de se faire au quotidien du travail social, du mouvement pour les droits civiques à l'engagement dans leur quartier. Ils n'ont pas fait table rase du passé, ils l'ont laissé derrière eux autant que possible et ils ont recommencé ».

    De la piraterie à une existence paisible, de l'Amérique des années soixante-dix à la France d'aujourd'hui, le parcours fulgurant de deux soldats perdus de la lutte contre la ségrégation. Le roman vrai d'une aventure et de la trace qu'elle a laissée dans des vies - cet élan inoubliable, indestructible même quand le réel l'emporte, vers un monde meilleur.

  • « Je m'aperçois, à ce moment-là, qu'il n'a presque plus de dents. C'est ainsi : il n'a presque plus de dents, et il s'en porte à merveille. Il est comme ça, Justo : il construit une cathédrale, excusez du peu, quand d'autres se font faire des implants ! Tout de suite, j'ai pensé : je me réjouis qu'il n'ait plus de dents. Je lui en suis reconnaissant. Il n'est pas important d'avoir de belles dents. On ne doit pas s'en faire, pour ses propres dents. Ce qui compte, c'est la vérité. » L'histoire de Justo Gallego qui, depuis plus de cinquante ans, construit, seul, une cathédrale dans la banlieue de Madrid. Quand un romancier rencontre un héros de l'acte absurde, Don Quichotte s'incarne soudain, et le roman devient réalité.

  • Beauté parade

    Sylvain Pattieu

    Un jour, leur patron est parti avec la caisse. Depuis, Lin Mei et ses collègues du petit salon de beauté tiennent les lieux, mangent et dorment sur place, décidées à rester coûte que coûte. Et si elles continuent à soigner les ongles et les cheveux, désormais elles s'occupent aussi d'elles-mêmes, de leurs droits, de la reconnaissance de leur travail et de leur dignité. Mouvement social d'une forme inédite, mené à sept, sans personne en face, leur lutte est une parade où défilent la fierté et la beauté de ces vies précaires, abandonnées, qui peuplent nos villes sans qu'on les voie.
    Comment, parti de Chine ou d'Afrique de l'Ouest avec l'espoir d'un meilleur destin, se retrouve-t-on dans un pays étranger, sans autre bien qu'un ventilateur pour sécher les ongles ou une paire de ciseaux ? Sylvain Pattieu, pour trouver des réponses, a tenu sur plusieurs mois la chronique de ce microcosme chaotique, de cette petite boutique effervescente qui concentre les failles et les espoirs du monde contemporain. En mettant son art de romancier au service du réel, il en a tiré une comédie sociale endiablée, où la nostalgie et la colère n'atténuent pas la vivacité d'une parole inlassable, vive, moqueuse, dont il fait la voix même de notre époque.

  • La photographie dans le roman est une question qui n'inte´resse pas grand monde, mais sur laquelle chacun a son avis, un peu comme le ce´libat des pre^tres. Le mien a beaucoup e´volue´. Quand j'ai commence´ a` e´crire, j'e´tais cate´gorique : un roman ne devait pas contenir de photographies.

    Plus tard, alors que mon opinion sur la question s'inversait diame´tralement, au point de changer ma pratique, j'ai cherche´ a` comprendre la nature de ma re´ticence passe´e, et pourquoi je l'avais surmonte´e.
    Ce livre est un dialogue avec cette re´ticence.

    C. B.

  • Dominique Noguez et Michel Taillefer se sont rencontre´s en septembre 1962 dans la kha^gne du lyce´e Louis-le Grand. Ils sont entre´s ensemble a` l'E´cole normale supe´rieure. Les lettres que Dominique Noguez a de´cide´ de publier apre`s la mort de son camarade couvrent les dix premie`res anne´es de leur amitie´, de leurs de´buts de jeunes intellectuels a` leur entre´e dans la vie adulte.

    Jeux, plaisanteries, inventions langagie`res, re´cits drolatiques ou passionne´s de leurs journe´es, de leurs rencontres, de leurs voyages, ces lettres, quelquefois e´maille´es de disputes, font revivre tout un pan de la vie politique et culturelle de l'e´poque - Mai 68, le re´fe´rendum de 1969, les colloques de Cerisy, les premie`res publications, la de´couverte de New York, de la contre-culture, du cine´ma expe´rimental...

    Deux garc¸ons s'amusent, et tiennent ensemble la chronique de leur jeunesse, avec une vivacite´, un plaisir d'e´crire qui donnent le sentiment de les entendre parler de vive voix, et d'entrer joyeusement dans la conversation.

  • Comment vivent les « petits Blancs » des quartiers pauvres de la République ? Les Américains utilisent, pour désigner ces oubliés du progrès social, méprisés d'être plus pauvres encore que les Noirs ou les Latinos, l'expression white trash. Se vit-on, dans la France métissée d'aujourd'hui, comme un « déchet blanc » ? Une conscience raciale est-elle en train de se substituer à la conscience de classe ?

    Loin des préjugés qui empêchent de s'intéresser à ces hommes et ces femmes, Aymeric Patricot est allé à leur rencontre. Récits, analyses, portraits, conversations libres, approfondies, sans tabou : il trace le tableau précis et vivant d'une réalité plus diverse que l'idée qu'on en a, une réalité certes brutale, parfois cynique, souvent désespérée, mais qu'éclairent la générosité et la lucidité de certains de ses interlocuteurs. Le racisme, la violence, la haine de soi et du monde sont une tentation permanente quand, pauvre et sans horizon, on se sent relégué. Beaucoup s'y abandonnent, d'autres non. Tous offrent, sous le regard acéré d'Aymeric Patricot, un visage inattendu de notre société, qu'il est urgent de regarder en face.

  • J'écris comme pour m'incliner brièvement mais profondément devant chacun de ces petits bonshommes venus pour jouir, jouir et jouir, comme autant de maîtres qui seraient inconscients de leur enseignement.

    Marie L. Barret a deux vies au moins, dont une normale. Elle a eu un métier classique, qu'elle a quitté librement. Et désormais, quand les enfants sont à l'école, elle s'enferme dans une petite pièce de sa jolie maison au bout du chemin, et se prostitue. Personne ne la connaît entièrement, ni sa famille ni les hommes qu'elle reçoit, personne sauf, comme elle l'écrit : nous, ses lecteurs.
    Elle raconte son expérience sans rien taire - l'argent, l'absence de plaisir, la curiosité constante pour la variété des pratiques sexuelles. Surtout, elle fait de ce livre troublant et doux dans sa crudité même une rencontre, à travers les portraits attachants, amicaux, de ses clients, avec ce que la sexualité dévoile de plus intime, de plus vrai en chacun de nous.

  • Livre de cuisine et analyse approfondie de l'oeuvre de Michel Houellebecq, cet essai d'un genre inédit renouvelle la connaissance de l'auteur de Soumission à partir d'une évidence que personne, jusque-là, n'a remarquée : la nourriture occupe chez lui une place centrale. L'étudier met en lumière la complexité, les nuances de ses livres, loin des caricatures médiatiques qu'ils ne cessent de susciter.
    Jean-Marc Quaranta explore cette table bien garnie, définit avec rigueur et clarté son rôle romanesque, tout en donnant les recettes qui la composent, mélange de terroir et d'exotisme où l'on trouve aussi bien les poivrons à l'huile, le pot-au-feu ou la tarte aux pommes que le poulet aux écrevisses, les baklavas, le biryani d'agneau. Il nous invite, de toutes les manières possibles, à dévorer les romans de Houellebecq, à entrer dans la bibliothèque en passant par la cuisine, pour devenir les intimes de cette oeuvre inépuisable, qui n'a pas fini de nous surprendre.

  • J'ai plongé sans me poser de questions, je me disais que je verrais bien en route. Pour l'instant, le choc est rude. Je suis venue pour être quelqu'un d'autre, l'espace d'un mois. Sortir de mon quotidien de journaliste à Paris. Quatre semaines off, c'est ce que m'a octroyé, sans trop de peine, mon employeur. Un mois, c'est très court mais aussi infiniment précieux pour découvrir ce pays que j'avais l'impression de connaître. Et qui devenait soudain un peu étranger.
    C'est mon premier jour à l'usine.

    Qu'avons-nous encore en commun ? Sommes-nous condamnés à vivre enfermés chacun dans sa case, derrière ses frontières sociales, régionales, culturelles ? Alors que Paris était secoué par les attentats, en ce mois de janvier 2015 où la France se posait cruellement la question de son unité, Bérangère Lepetit se faisait engager comme ouvrière dans un abattoir breton. Un séjour en France, récit de cette expérience radicale, est un roman d'aventures au coeur du réel, un voyage dans l'étrange ailleurs qu'est notre pays, tel que nous ne savons plus le voir.

  • Qu'est-ce que le pouvoir immédiat, celui qui influe directement sur nos vies ? Isabelle Boccon-Gibod, toute jeune femme, a dirigé des usines aux États-Unis et en Grande-Bretagne et s'est retrouvée dans une position qui lui permettait de décider de l'emploi et ainsi de l'existence d'hommes qui avaient parfois l'âge de son père. Ce livre est né des questions sur l'exercice du pouvoir qui, depuis lors, n'ont cessé de la préoccuper. Au travers de douze entretiens, elle cherche à saisir la nature de ce pouvoir, ce qu'il provoque, ce qui le justifie aux yeux de ceux qui l'exercent, qu'il s'agisse du juge qui décidera de notre liberté, du chef d'entreprise qui peut nous licencier, du religieux qui nous accueille ou nous refuse et par là nous atteint intimement, de l'éditeur qui, plus légèrement, refuse un manuscrit, mais aussi du chirurgien ou du général qui, chacun à sa façon, a notre vie entre ses mains. Que ce soit par la foi en son talent, par sa vision personnelle, par la force de sa fonction ou par altruisme, chacun trouve une façon de répondre, d'accepter l'influence radicale en même temps qu'ordinaire, parfois mécanique, qu'il exerce sur nous. Avec sa sérénité frontale, Isabelle Boccon-Gibod, recueillant une parole presque brute, mais qu'elle ne cesse de questionner, permet à tous de se dévoiler, et, sinon d'en dire plus qu'ils ne voudraient, de s'approcher le plus près possible des vérités complexes dont ils sont dépositaires même s'ils ne le savent pas toujours.

  • L'euthanasie n'est pas qu'un sujet de conversation. Elle est aussi, désormais, une réalité pour beaucoup de militants, de médecins et de malades que les progrès de la médecine jettent, paradoxalement, dans des situations toujours plus douloureuses.
    Passant de la théorie à la pratique, Paulina Dalmayer explore cet univers méconnu, consciente que, parmi tous ceux qui, comme elle, veulent promouvoir la « mort dans la dignité », très peu savent ce que ces mots recouvrent concrètement. Comment accepte-t-on, quand on est médecin, d'aider à mourir au lieu de soigner ? Quelles convictions animent les militants qui, souvent, tiennent la main, jusqu'au bout, de ceux qui ont franchi le pas ? Comment vit-on l'approche de sa mort quand on en a fixé la date et l'heure ?
    Avec distance et humour, loin de tout esprit partisan, Paulina Dalmayer apporte des réponses qui sont autant de récits bouleversants ou étrangement cocasses, d'histoires venues d'un monde parallèle, peuplé de personnages hauts en couleur. Débouchant sur le tragique, elle achève son voyage dans un de ces lieux où la mort est censée être douce, en Suisse, quand une femme accepte qu'elle reste auprès d'elle à l'instant décisif pour porter témoignage.
    Entre-temps, après avoir complété ce tour d'horizon par des rencontres avec des hommes politiques comme Jean Leonetti et Alain Claeys, ou des personnalités comme Alain Finkielkraut et Boris Razon, elle aura dressé le tableau le plus exhaustif qui ait été établi à ce jour sur le sujet, dans une enquête que son talent d'écrivain a su transformer en une passionnante plongée au coeur de la condition humaine, dont elle sait montrer avec force la précarité aussi bien que la grandeur.

  • « Au lendemain de ses nuits passées sur mon canapé, il repartait vers de nouvelles chimères, petit soldat de l'impossible, jamais découragé par la malchance. Sa silhouette s'éloignait au bout de la rue. Ce rêve de roman que j'avais caressé lors de mes premiers voyages en province, il l'incarnait à sa manière. D'une manière que je n'avais pas prévue, dérisoire et grandiose. »   Certains attendent le soir pour s'habiller en femme. D'autres combattent un monde qui ne veut pas de leur étrangeté. Excentriques, parias, individus sans feu ni lieu : Noël Herpe se promène à la rencontre d'une humanité déchue et lumineuse, poétique et burlesque, dans ces marges du monde « normal » où nos identités se métamorphosent.

  • Artiste, squatteur, livreur de journaux, ancien prétendant à la mairie de Paris (sous le slogan « Un autre Delanoë est possible »), fondateur du mouvement Pft (Parti faire un tour), Gaspard Delanoë, au moment de tomber le masque du personnage lunaire, loufoque qu'il incarne, ne pouvait le faire que de manière inattendue. Qu'est-ce qu'une vie ? Il répond, en s'appropriant la méthode d'Édouard Levé dans son propre Autoportrait (POL, 2005), par un texte en éclats, chatoyant, anarchique, où, sautant du coq à l'âne, il dresse la liste des souvenirs, des goûts, des angoisses, des ridicules, des joies qui font de lui ce qu'il est.
    Se raconter peut être un jeu, une aventure facétieuse et grave, où la vérité d'une vie surgit comme par hasard. En choisissant, pour son acte de naissance comme écrivain, de s'inscrire dans les pas d'Édouard Levé, comme Georges Perec le fit avec Joe Brainard pour Je me souviens, Gaspard Delanoë se regarde dans le miroir d'un autre, et s'y découvre plus réel, plus vrai et plus invraisemblable encore qu'il ne pouvait l'imaginer. Puis il retourne le miroir, et chacun de nous peut s'y reconnaître, se découvrir au reflet de cette vie unique et semblable à toutes les autres, qui se livre ici tout entière.

  • En 1968, à Newcastle, une fillette de 11 ans assassine deux enfants de 3 et 4 ans. Considérée par toute la Grande-Bretagne comme un être démoniaque, la petite fille, vive, jolie, exceptionnellement intelligente, est jugée comme une adulte et emprisonnée. Près de trente ans plus tard, alors que, sortie de prison à sa majorité, mère de famille, Mary essaie de refaire sa vie, Gitta Sereny la retrouve et la convainc de rouvrir avec elle, dans de longs entretiens, le dossier de ses crimes. Toute la vie de Mary défile. Elle la revit à mesure, plonge dans les semaines qui ont conduit à la tragédie, puis dans ses années de captivité, raconte cette histoire qui est aussi l'histoire d'une lente reconstruction, d'une sortie progressive de l'horreur ... celle dont elle s'est rendue coupable et celle dans laquelle sa mère l'avait plongée dès sa petite enfance, ce cauchemar que Mary, arrivée au bout d'elle-même, pourra enfin regarder en face. Peut-on affronter sa propre monstruosité ? Comment pardonner, comment se pardonner ? Qu'est-ce que la nature humaine, qu'apprend-on à son sujet au travers des êtres terribles qui semblent l'avoir un jour trahie ? Gitta Sereny porte à son degré d'incandescence l'obsession de la vérité, et fait d' Une si jolie petite fille un grand livre sur le mal et la rédemption, d'une force et d'une profondeur qui donnent le vertige.

  • Quelques exemples:

    Phia:
    Avant d'être la performeuse dont on a pu voir récemment Vortex au théâtre Sylvia-Monfort, Phia Ménard était un homme. Après s'être longtemps interrogée sur sa normalité, elle part au Brésil et apprend à parler d'elle au féminin. Elle revient ensuite en France pour devenir celle que l'on connaît aujourd'hui.
    La vraie question est : pourquoi les gens ne changent pas ? Ce devrait être banal, changer, devenir qui l'on est. Ce qui est vraiment étrange, ce sont eux, tous ces gens dans la rue qui ne changent pas.

    Goldie:
    Bien qu'elle ait toujours su qu'elle aimait les femmes, Goldie Goldbloom, écrivain australienne (Gin et les Italiens, 10/18), a choisi de mener une existence juive dans la plus stricte orthodoxie. Mariée par convenance, elle aura huit enfants. Vingt ans plus tard, elle divorce, rencontre une femme. Mais elle reste dans le monde orthodoxe.
    Nous sommes qui nous sommes à cause de tout ce que l'on a traversé. Ça peut momentanément être agaçant, décevant et même triste. Mais ça ne peut pas être effacé.

    Lise:
    Après une carrière brillante dans une grande chaîne de télévision et un mariage qui semblait sans nuages, Lise change radicalement de route et devient professeur de yoga.
    Je n'arrivais pas à avoir un deuxième enfant. J'ai fait ma troisième fausse couche à plus de six mois et demi de grossesse. Ça te donne un électrochoc. J'ai failli mourir, mais j'étais vivante et je me suis dit : Il y a un problème là. Quel est le sens de ma vie ? Est-ce que je vais continuer comme ça ? Dans cette routine ?

    Irina:
    En 1995, se pensant en danger, Irina quitte la Géorgie en catastrophe. D'abord médecin, elle a créé un journal, et rencontré le succès. Arrivée en France, elle n'a plus rien. Aujourd'hui, elle est infirmière à Paris.
    A chaque nouvelle situation, tu rencontres des gens qui te découvrent dans la situation présente. Le passé n'existe pas, comme s'il était enterré. Mais on ne va jamais échapper à notre histoire.

  • « Pour les sans-domicile de moins de vingt-cinq ans, il faut s'adresser à La Passerelle. Enfin, sauf pour les femmes avec enfant. Et sauf pour les primo-arrivants. Et pour les familles ça dépend, on peut aussi tenter le pôle Familles. (.) Pour l'hébergement d'urgence, il faut absolument passer par le 115. Malheureusement, ils sont presque injoignables. » Pendant deux ans, Sophie Chabanel a travaillé pour une association d'aide au logement à Lyon, deux ans d'immersion dans un système débordé, où les règles contradictoires et illisibles s'accumulent jusqu'au burlesque. Elle y a rencontré des travailleurs sociaux exemplaires et des bureaucrates las, des gens exaspérés et d'autres exaspérants.
    Il lui suffit de quelques détails, dans le journal de bord qu'elle a rapporté de cette expérience, pour saisir, avec une bienveillance lucide qui ne s'interdit pas l'ironie, des vies entières. Elle raconte ces mères célibataires qui l'émeuvent, les harassantes et inutiles réunions, ces personnes au bord d'être renvoyées de chez elles pour une dette de 22 euros, mais aussi celles qui, pour des motifs futiles, refusent un appartement alors qu'elles dorment dans la rue avec des enfants. Au-delà du chaos administratif, de sa rationalité déraisonnable, les sentiments s'exacerbent, révélant un malaise plus profond. Dans ce labyrinthe de paperasserie, de numéros ajoutés les uns aux autres, de réussites fragiles et d'échecs nombreux, chacun de bonne foi cherche, jusqu'à l'épuisement, le chemin de la sortie.

  • Nulle part la France n'a changé aussi vite que dans ses banlieues. Qu'en pensent ceux qui étaient là depuis le début ? Quel regard porte-t-on sur les mutations de la société française, quand on vit dans le laboratoire où elles s'expérimentent ?
    Xavier Charpentier est né en Seine-et-Oise, devenue la Seine-Saint-Denis, devenue le 9-3, au Blanc-Mesnil, que certains appellent aujourd'hui Blancock. De ce territoire qui demeure le sien, il garde le souvenir d'un autre monde, qu'il explore dans ce livre en donnant la parole à la première génération, celle de ses parents.
    Son père, un médecin noir, arrivé de Martinique, s'est installé au début des années 60 dans cette commune ouvrière, peu habituée à la diversité. Robert et Raymonde ont fait construire leur pavillon, aujourd'hui entouré de cités, sur un terrain vague. Claudette, elle, rêvait comme d'un luxe de ces grands ensembles alors en construction. Tous ont vécu l'élan vers la modernité des Trente Glorieuses, puis la désillusion, le chômage de masse, la drogue, le repli identitaire, l'antisémitisme, l'insécurité, la montée du Front national. Ils ont beaucoup à nous dire sur ce qu'ils ont connu, et sur ce que nous sommes.
    Ils ont, d'abord, à nous raconter cette histoire extraordinaire : l'aventure du changement, de la conversion aux différences, à l'inédit. Je me suis bien plu ici, écrit pour en garder une trace, est aussi une leçon d'optimisme, un plaidoyer pour ces vies simples qui se sont révélées capables d'accepter le monde tel qu'il se fait. Et qui nous disent, avec une acuité unique, ce qu'est le temps qui passe, pour nous tous, ici comme ailleurs.

  • On l'oublie trop souvent : il existe aussi une immigration heureuse, des gens qui ont choisi de vivre en France pour une image qu'ils avaient d'elle avant de la connaître ou pour le plaisir qu'ils y ont trouvé quand, par hasard, ils s'y sont arrêtés.
    Isabelle Viéville-Degeorges a rencontré ces amoureux de la France, parfois déçus, parfois interloqués, toujours passionnés par ce pays dont ils observent les particularités dans tous les domaines : relations hommes-femmes, travail, administration, éducation, cuisine, manière d'être. Venus de toutes les parties du monde, ayant fait ou refait leur existence ici, ils ont aiguisé leur regard, ont transformé l'intuition qui les a poussés vers ce pays en connaissance intime.
    Ils dressent de la France, vue à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, un portrait saisissant, dont Isabelle Viéville-Degeorges fait une sorte de Lettres persanes éclatées en de multiples personnages, où ce que nous connaissons de trop près pour le voir encore se trouve rafraîchi et comme redevenu un sujet d'étonnement. Elle nous rappelle ainsi, au cas où nous l'aurions oublié, ce que nous sommes, avec nos défauts, nos ridicules ou nos grandeurs, mais aussi, et d'abord, notre profonde originalité.

  • Les vies enchantées

    Aymeric Patricot

    Vies enchantées, bonheurs paradoxaux, les personnes qu'Aymeric Patricot a rencontrées pour cette nouvelle enquête ont réussi une chose exceptionnelle : être heureuses. Et pourtant, elles ne diffèrent d'aucun d'entre nous. Toutes se sont simplement focalisées sur leurs goûts les plus intimes, et si leur bonheur est souvent inattendu, s'il peut parfois ressembler à une lubie, c'est qu'il est en elles ce qu'il y a de plus personnel, de plus lié à ce que chacune a d'unique.
    Un détail contamine leur vie, qui vient les combler. Que ce soit Camille que son jardin ravit, une femme que sa poitrine rassure, Jodie nourrie par sa colère, Denis content de son cynisme, que ce soit l'idiot du village, la femme douce, l'oiseau de nuit aux fêtes joyeuses marquées par une bizarre tempérance, ou encore des écrivains aussi divers que Montaigne et Céline, Proust et Beauvoir, aucune satisfaction extérieure n'aurait suffi à leur accomplissement : c'était à eux de l'inventer, selon des méthodes qu'Aymeric Patricot recense avec humour et admiration.
    En en dressant la typologie, il transforme peu à peu cette promenade dans les différentes formes de la joie de vivre en un traité du bonheur conçu comme « ce qui nous permet d'étendre notre moi aux confins de l'univers », de repousser nos limites, de l'expansion de nos désirs jusqu'à la dilution dans le tout, et nous invite à découvrir ce qui est là, si vaste et si proche, à aimer ce qui est déjà en nous.

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