Galilee

  • Je ne me rappelle plus exactement l'âge auquel j'atteins lorsque j'entre, sans le publier, en dissidence, six ans, trois, huit mois ? Une chose est sûre. Je cesse de tenir compte de ce qui se dit ou ne l'est pas et devrait l'être autour de moi pour conformer mes vues, mes jugements à ce qui me semble effectivement exister et que, pour une raison mystérieuse, on s'ingénie à ignorer. Ce restera jusqu'au bout une préoccupation de tous les instants que de concilier ce qui se passe et ce qu'on ne peut pas ne pas en penser.

    Ni les adultes ni moi n'avions l'esprit de travers. Ils étaient d'avant, plus ou moins, moi de maintenant.

  • Il y a une clé qui ne sèche jamais. Il s'agit de la clé qui déverrouillerait l'origine. La clé de la chambre interdite. On ne sait si elle est tachée de sperme ou de sang. On hésite toujours.

  • Leçons de ténèbres avec sarcasmes Nouv.

    Quand un texte vient jusqu'à atteindre la béance où il puise, il concerne ce que nous pouvons connaître de plus contemporain. C'est le cas du chef-d'oeuvre surprenant de Sadegh Hédayat, La Chouette aveugle, célébré par André Breton.
    Ce court roman est troué de textes anciens, de légendes lointaines, de rêves érudits, de cauchemars, d'espaces et de temps disjoints. Un peintre d'écritoires, enfermé dans sa chambre obscure, raconte le meurtre insensé qu'il a commis sur sa femme et le deuil infini qu'il en éprouve. Mais ce deuil ouvre sur ses propres ténèbres et sur ce qui se joue parfois dans le crime, une absence abyssale. Les abîmes déplient alors sur des temps contrariés et distincts, sur la manière dont les humains fabriquent leurs propres gouffres par ignorance, fanatisme, cruauté, bêtise.
    De ces ténèbres naît une écriture sans bavardage, ouverte sur des sarcasmes, passeurs d'une lucidité qui nous touche aujourd'hui. Nous apprenons alors sur le rêve, sur le crime, sur le temps, sur la folie, sur l'inconscient, sur une position exacte de l'écriture.
    Cet essai n'est pas un commentaire, mais, à partir de l'enseignement de ce roman, une mise en oeuvre de sa méthode. Notre époque est ouverte sur des temps et des textes proches ou lointains, le pur contemporain n'existe pas. Mais il s'éclaire de ces déhiscences immenses qui font remonter sur nos rivages les tissages d'une poésie terrible.

  • Wozu Dichter ? Pourquoi un poète ? S'il veut survivre et brûler ce qui pourrait le réduire en cendre, l'enfant nouveau-né doit tout le premier poétiser. C'est la poïesis - p???s?? -, l'oeuvre, la création. Il fait rimer son premier cri avec lui-même en redoublant chaque syllabe et il adresse ce haïku à sa mère comme à son père. Freud a imaginé que lorsqu'un enfant crie, il se souvient du cri qu'il a poussé avant - en poète, donc. Mais la poésie d'enfance ne semble pas peser bien lourd devant l'enchaînement prosaïque des signifiants. Les raisons fatiguent sa vérité.
    Le Cours de linguistique générale semble donner la première place à la prose. C'est oublier que Ferdinand de Saussure a aussi écrit quatre-vingt-dix-neuf merveilleux Cahiers, longtemps restés secrets. Ils donnent une perspective inédite à la poésie et, du même coup, pourrait-on dire, une dimension freudienne à sa linguistique.
    La poésie brûle est un titre à double face. Ce Janus ne dit pas si la poésie est incendiée... ou bien si elle met le feu. J'ai compris, en rédigeant les dernières pages de ce livre, que la poésie ne permet pas seulement de vivre. Dès le début, elle affronte un dieu obscur. Elle le brûle, ou sinon elle est brûlée.

  • Voici le coeur de l'argument du livre que je voudrais consacrer à l'idée de biographie : les rêves n'émettent pas la moindre idée de cause.
    Les rêves sont encore vivants, non les phrases.
    Ils errent.
    On ne saurait faire un tissu si continu de ses désirs, ni des actions où ils se projettent ou qu'ils inventent, qu'il puisse passer pour vraisemblable.

  • L'âme ressemble aux rues quand les rues promènent leur vague à l'âme...
    C'est au coeur de cette marche effrénée, affamée, que nous emmène Juliette Brevilliero, auprès de ces insatiables Mangeurs de rues.
    Et tandis que l'âme du monde se repaît de leurs impasses, passages, allées et venues, est-ce la quête de leur propre âme ou bien celle de sa fuite qui meut les avides promeneurs dévorant ces rues.

  • Ceci est un de mes Cahiers. Au cours de son temps de recueillette - près de deux ans -, il a tissé son petit volume de 2017 jusqu'à présent, sans avoir aucune fin de publication. C'est peut-être un témoin, à peine un confident. À moi il a porté secours et attention, discrètement. D'une certaine manière il serait comme l'incarnation de mon Inséparable, mon anima et mon animal mêmes, l'écriture, toujours là, mon double, mon autre, ma lumière avec mon obscurité, ma béquille et mon cheval, mon Esprit plus libre que moi, ma langue plus hardie et plus modeste que mon instrument pensant. Mon pinceau volant.
    Sans apparat et sans obligation, sans discipline et sans effets il est un corps mosaïque, hybride, sans genre particulier, composé d'instants de longueurs diverses et de profondeurs insistantes mais sans pression, de quelques fouilles et explorations du coeur. On y trouvera événements intimes comme mondiaux, rêves, conversations continuelles avec mes Immortels les morts chéris, les plus jamais mortels qui m'entretiennent, que ce soit Montaigne ou ma mère, ou Montaigne ma mère, ou tel bien-aimé, scènes de la vie quotidienne.
    Sous l'invitation pressante et chaleureuse de son éditeur à se présenter sans tarder, il vient s'offrir à la lecture dans l'état exact où il se trouve, spontané, sans apprêts ni corrections, sans maître, sans mettre de maquillage. Mais comme toujours taillé au vif de mes vies.
    Ce qui le distingue des quarante ou cinquante de ses prédécesseurs cahiers ? Rien, sinon que celui-ci a noté, distraitement, un trait inaugural :
    Il est celui où le sujet-scriptrice a déclaré la date, seule trace d'identification, à la rubrique « âge » 80 ans.
    P.-S. Qu'est-ce que ça fait « d'avoir » ce qu'on n'a pas : 80 ans ? Ça fait que l'écriture se lève de plus en plus tôt le matin, et s'en va plus tôt le soir, suivant le soleil.
    Ce cahier, si c'était un livre, serait un livre des petits embrasements de vies et des coups de mort.
    On n'y trouvera pas de méchanceté, du moins je le crois.
    Hélène Cixous, 27 mars 2019

  • Menschen

    Gérard Haller

    Aile, tu es béquille. Nous - - Nous chanterons la chanson d'enfant, celle, entends-tu, celle avec les men, avec les schen, avec les menschen, oui, celle avec la broussaille, avec la paire d'yeux, qui restait prête là-bas :
    Larme-et- larme Paul Celan, La Rose de personne Poème double ici, coupé en deux. Le premier ouvrant sur les images intranquilles du pays natal, le second sur l'extermination. Deux échos, deux tenues, deux aller au bord des larmes et retour pour mieux entendre l'intime partition qui nous précède et le nous ainsi qui reste à venir.

  • Un jour on retombe dans son symptôme. Enfant, je refusais de manger à la table familiale. On me mettait dans une pièce, seul, à manger dans le noir. On refermait la porte, je mangeais. Quand le noir était devenu total je parvenais à porter à mes lèvres ce que je ne voyais plus. C'était une petite table à claies bleues.

    En 2010 Pascal Quignard crée Medea au théâtre Molière à Bordeaux avec Carlotta Ikeda. Ce buto tourne sur la terre entière pendant plus de trois ans. En 2014 Carlotta meurt soudain. Pascal Quignard renonce alors aussi bien à la danse qu'au théâtre. Mais aussitôt invente d'étranges performances complètement nocturnes accompagnées de rapaces.
    Vie et mort de Nithard, avec Luc Petton et la buse Phénix, à Saint-Riquier, dans la baie de Somme.
    Le Ballet de l'origine de la langue et de la littérature française, à Vérone, au Teatro Fonderia Aperta, sur bord de l'Adige.
    La Performance sur la mort et les morts de novembre, à la mémoire de Charlotte Lessana, à Paris, à la Maison de la Poésie.
    Bord plateau 1652, avec Lorenda Ramou, à Genève, à la Haute École de Musique.
    L'oreille qui tombe, avec Frédérique Nalbandian, à Toulon.
    La Rive dans le noir, avec Marie Vialle, la corneille Ba Yo et les deux chouettes effraies Bubo et Bubbelee, au festival d'Avignon, du 7 au 14 juillet 2016.
    Pas de choeur, avec Marie-Agnès Gillot et Laurent Derobert, au milieu de la nuit du 1er octobre 2016, sur la pointe de l'île aux cygnes, à Paris.

    Après les Petits traités dans les années 1980 (huit tomes), après Dernier Royaume dans les années 2000 (neuf tomes à ce jour), dans Performances de ténèbres Pascal Quignard cherche à penser et à préciser ce nouveau « genre littéraire » qu'il vient de concevoir autant qu'il le déroute, et qui l'engage dans une nouvelle aventure à la marge des formes traditionnelles.

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

  • L'étrange parfum des fleurs exotiques, la couleur des balisiers, la poétique de la toponymie, les formes tropicales transformées en forces, le cimetière qui est une plage, la trace sur le sable d'un enfant à venir, le pays natal où l'on n'est pas né, la vie sous l'eau, le regard d'un serpent, l'oeil d'un poisson flûte, la lenteur des animaux marins, les séquences d'une pèche miraculeuse, les lumières de la nuit dans un mouillage, l'ombre de Gauguin, la géométrie cosmique d'un squelette d'oursin, le surgissement d'un cercueil, la secousse d'un tremblement de terre, les temps de l'holothurie ou du colibri, le langage des bateaux, la déesse rousse du volcan, les lumières d'un vaisseau fantôme, la naissance de la nuit, la cérémonie d'une noce païenne, l'énergie du rayon vert, le partage des eaux avec une tortue, la furie d'un combat de coqs, la mélancolie du carnaval :
    La poésie est toujours autobiographique. Voici l'un de mes journaux.

  • L'intrus

    Jean-Luc Nancy

    • Galilee
    • 15 Février 2010

    « Dès le moment où l'on me dit qu'il fallait me greffer, tous les signes pouvaient vaciller, tous les repères se retourner. Sans réflexion, bien sûr, et même sans identification d'aucun acte, ni d'aucune permutation. Simplement, la sensation physique d'un vide déjà ouvert dans la poitrine, avec une sorte d'apnée où rien, strictement rien, aujourd'hui encore, ne pourrait démêler pour moi l'organique, le symbolique, l'imaginaire, ni démêler le continu de l'interrompu : ce fut comme un même souffle, désormais poussé à travers une étrange caverne déjà imperceptiblement entr'ouverte, et comme une même représentation, de passer par-dessus bord en restant sur le pont. » J.-L. N.

  • Le Nom sur le bout de la langue a été créé par Marie Vialle le jeudi 12 mai 2005, à Paris, au théâtre de la Bastille. Sonate de trois contes.
    Triomphe du Temps a été créé par Lam Truong et Marie Vialle le vendredi 29 septembre 2006, à Lyon, au théâtre des Subsistances. Sonate de quatre contes.
    Princesse Vieille Reine sera créé par Marie Vialle le jeudi 3 septembre 2015, à Paris, au théâtre du Rond Point.
    Sonate de cinq contes.

    Princesse, vieille reine, tel est le destin des femmes.
    Cinq contes.
    Cinq merveilleuses robes : une longue tunique franque, une robe de soie de Chine longue et souple, un kimono japonais tout raide, un manteau de fourrure immense, une robe à crinoline Napoléon III.
    Plus le souvenir de la fourrure d'un chat et celui d'une robe en serge noir d'enfant.
    Robes sans pareilles, ostentatoires, un peu trop volumineuses, modifiant le corps à chaque fois complètement, dont on sait quel il est, puisqu'on l'a vu, en chemise, tout mince, avant qu'il revête ces soies, ces toiles, ces cotons et ces peaux, se farde, se contemple, se coiffe devant un grand miroir absent.
    Mais les âmes changent avec les étoffes, les époques, le temps qu'il fait, les rôles qu'on joue, les fonctions que l'on occupe, les masques que l'on porte, les âges, les situations, les liens, les désirs.
    C'est tout ce qui reste de Peau d'âne.
    Un vieux sac, bien réel, au fond de la scène, bien visible même s'il est sombre. Il est plus grand qu'un corps humain. On pourrait d'ailleurs loger un corps humain à l'intérieur de cette grosse outre faite dans une sorte de cuir marron foncé, ou noir, derrière lequel il est possible de se dissimuler, de vivre, de se changer, de déposer ses masques, de suspendre ses robes, de délacer ses chaussures.
    Une table plus ou moins réelle, côté cour, où travailler, manger, lire.
    Le cadre d'un grand miroir vide, complètement imaginaire, côté jardin.
    Le bord de scène est une rive abrupte, le bord d'un gouffre dangereux, au-delà duquel sont assemblés des animaux hostiles.

  • Chair papier

    Juliette Brevilliero

    Face à des pages blanches comme des nuits, dans lesquelles s'invite une muse nue sous son encre, Juliette Brevilliero nous plonge, avec Chair Papier, dans une sensorialité musicale et colorée.
    S'écrivent ici les poèmes issus de songes à fleur de page, hirsutes d'une peau de papier charnel, à vif et sujette aux aléas de l'impératrice inspiratrice, tantôt capricieuse, tantôt généreuse, toujours plurielle.

  • " Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. " L'auteur du Traître revient avec cinquante ans de recul sur les années décisives de son histoire. Il restait beaucoup à dire. Car ce n'était pas la sienne seulement.

  • Sexistence

    Jean-Luc Nancy

    • Galilee
    • 17 Février 2017

    Tous les jours, la sexologie fait rage, anatomique, hormonale, psychanalytique et médiatique. Au point que certains, écoeurés, se vouent à une toute neuve chasteté. Mais le sexe se moque des discours sur lui : en tant que sexe de l'animal parlant, il partage avec le langage l'épreuve de la limite du sens, l'expérience de l'insignifiant ou de l'excès sur la signification. Ce qui ne relève d'aucun savoir, mais d'un insu sagace, sensible et pénétrant dont il n'est pas tout à fait impossible de s'approcher - entre philosophie et littérature.
    Car le désir désire se dire en même temps qu'il se désire lui-même - et de se perdre à l'infini. En vingt-et-un petits chapitres qui vont de la nature à la poésie et du cul à l'amour, l'auteur de L'« il y a » du rapport sexuel, de La Naissance des seins, et de L'Adoration tente de laisser parler le sexe.

  • Géologies

    Pierre Bergounioux

    • Galilee
    • 23 Mai 2013

    On sent ce qui se passe. On n'a pas besoin de le savoir précisément, à moins d'en éprouver de l'embarras, de la peine. La vie qu'on menait dans les régions rurales pauvres, excentrées, a pris un tour nouveau lorsque leurs habitants sont devenus conscients des privations, de la relégation dont ils étaient frappés. S'expliquer une chose, c'est la mettre à distance, en secouer la tutelle, donc recouvrer, de son côté, un début de liberté. Les mauvaises terres pèsent doublement sur la vie de leurs occupants. La médiocrité du rendement les prive de largesses et le paysage rend mélancolique. C'est cet empire de la terre sur les corps et les âmes qu'on s'est efforcé de saisir.

  • - Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?
    - Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c'est défier l'augure. Je suis, donc j'irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c'est décidé. Nous mortels, c'est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c'est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d'en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d'accord avec Montaigne.
    C'est cette danse avec l'Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d'un siècle à l'autre, de l'Allemagne à l'Afrique du Sud à l'Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l'oubli, se tirant de l'effacement, Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l'on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

    Je le vois, ce livre est l'incarnation de notre sort mouvementé. C'est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.
    Il m'arrive de deviner, derrière l'influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l'immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu'aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d'Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.
    Où sommes-nous aujourd'hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C'est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d'un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C'est l'heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C'est revenir qui est le Paradis.
    Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu'ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.

  • La Cavalière de Pégase est le quatrième volet d'une tétralogie des éléments. Après la terre (Le Recours aux forêts), l'air (La Sagesse des abeilles), l'eau (La Constellation de la baleine), ce texte prend le feu pour objet. L'ensemble constitue une Théorie des éléments sous forme poétique - et poëtique...
    Ce texte est aussi un Tombeau pour Marie-Claude, ma compagne de trente-sept années décédée d'un cancer de treize années en 2013.
    On y trouve les chevaux qu'elle aimait et autant de voyages au bord des abîmes du côté des choses essentielles : le temps, la vie, l'amour, la mort, le souvenir, la mémoire, la fidélité, le néant, le tout dans un décors païen de paradis des chevaux mythologiques gaulois et celtes, grecs et chrétiens, nordiques et coraniques.

  • Cousus ensemble

    Pierre Bergounioux

    • Galilee
    • 11 Mai 2016

    La joie est de l'enfance. Elle accompagne la découverte, l'accroissement du monde et de nous-même. Le chagrin vient après, avec les deuils inévitables, les désillusions. Mais on éprouve aussi, dès le début, des préjudices et des pertes.
    On peut s'y résigner. On peut confier à celui qu'on deviendra, plus tard, le soin d'y remédier. Il exaucera celui qu'il était, avant, et qui ne s'est pas absenté avec son petit moment. Il s'obstine, dans le temps. Ce qui fait que, parmi les occupations de la vie sérieuse, seconde, il en est de puériles, apparemment, parce qu'elles nous sont prescrites par les envoyés du commencement.
    C'est ainsi qu'une vie peut comporter quelques instants de bonheur.
    Un auteur classique estimait que leur durée cumulée occuperait, à peu près, une matinée.

  • Ce livre a déjà été écrit par ma mère jusqu'à la dernière ligne. Tandis que je le recopie voilà qu'il s'écrit autrement, s'éloigne malgré moi de la nudité maternelle, perd de la sainteté, et nous n'y pouvons rien.
    Je décide d'incruster dans cette construction qui désobéit à maman des feuillets tirés de sa sainte simplicité. Le livre par excellence serait plein de livres et de ces photos magiques que l'on voit s'animer sous le regard d'un lecteur passionné, il s'ouvrirait sur des villes qui donneraient sur d'autres villes où ma mère aura séjourné. La plupart du temps on voit ma mère accrochée à moi d'une part et à sa canne de l'autre. Elle a le visage levé vers moi, elle me consulte d'un regard brillant, je lui souris et elle me croit. Je suis son père maternel.
    Et si elle avait été aussi grande que moi? Ou plus grande?
    J'ai trois cahiers dont Ève est la reine, la ruine, l'héroïne. Ma mère les a semés afin que je ne meure pas de sa fin pendant le premier désert.
    Ève n'a jamais rien fait exprès. Elle accorde. Elle laisse faire. Elle est la grâce même.
    Ces cahiers ont l'utilité qui est la vertu de ma mère Ils n'ont pas d'autre souci que d'accompagner les voyageurs et d'aider à mieux trépasser Quand maman me lancinait de février à mai, me disant continuellement aidemoiaidemoiaidemoi, des centaines de fois par jour, quand allongée dans sa barque elle me requérait, penchée sur elle, au plus étroit, après avoir abaissé les barreaux du lit de métal je disais avec une intensité égale à la sienne, « dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi, je le ferai ». Et elle : « Rien. » J'ai fait ces Riens. Les voici.

  • Boutès

    Pascal Quignard

    Une légende raconte que des marins attirés par le chant des oiseaux périraient sur les rives d'une île mystérieuse et que passant à proximité de l'île les navigateurs effrayés se remplissaient les oreilles de cire pour ne pas être déroutés et mourir. Ulysse qui souhaitait entendre le chant se fit attacher les pieds et les mains au mât de son navire. Boutès sauta.

  • - Oui, je n'ai pas écrit le livre de Jérusalem.
    C'est terrible de commencer une page, peut-être la première page d'un livre, en s'arrachant un aveu et c'est ce que j'ai décidé de faire, après m'avoir vue moi-même me fuir moi-même trop de fois. Je n'ai pas pu faire autrement Il y a un an quand j'arrêtai le livre d'Osnabrück j'étais juste en face du mur du Mont Moriah. J'étais devant le mur de la première page. J'ai peut-être senti, ai-je senti ?, que j'étais devant le mur, je n'en suis pas sûre. Déjà j'étais coupable ou j'allais l'être. Il n'y avait rien sur le mur blond, c'est moi qui ai eu la vision d'une tombe debout et qui ne me disait pas un mot. Il me semble que je me poussais moi-même à croire ce que je ne croyais pas, j'avais une âme d'âne. Une fois en Algérie ma mère n'a pas pu passer un pont, l'âne était prêt à mourir plutôt que de renoncer à son pont. Il y a une volonté plus grande que toutes nos volontés. Ce mur était aveuglant, je le lus, je contemplai son néant, c'était le portrait du futur.
    - J'ai constaté concernant le rôle de Jérusalem en réalité dans mon histoire, qu'il y a là dans l'air, circulant invisibles comme des radiations magnétiques, des volontés plus fortes que ma volonté de visiteuse. On y arrive trop tard, on vient après les dieux.
    En mai 2015, je sais que j'étais debout sur la très petite terrasse au faîte du Mont des Oliviers, avec à ma gauche un chameau debout tenu en laisse par un licol très serré, l'incarcéré du Mont des Oliviers, l'âme immobilisée pendant toutes les heures d'une journée, et toute la liberté concédée était logée dans les pattes que l'être avait le droit de soulever et de reposer sur le même carré de sol. Du haut du Mont des Oliviers sans oliviers, j'ai vu le monde, j'ai vu son Prisonnier, et j'ai maudit l'Humanité. Ça ne se voyait pas. Même sur la photo. J'ai enfermé mes larmes de pitié dans la page de garde du livre de Jérusalem.
    Dans la page voisine le tribunal siégeait. Tu pleures pour un chameau. - Elle pleure pour un chat. - Voilà quelqu'un qui pleure pour un mot.
    Le livre de Jérusalem avait déjà commencé, juste en face du mont Moriah. Moi, depuis le mont, je voyais Moïse regarder commencer la Terre Promise.
    Et devant lui il vit bouger avec une lenteur folle la vie d'un chameau enchaîné.
    - Dire qu'il y en a qui sont enterrés dieu-sait-quoi comme mon père, dit ma mère, Moïse comme mon père, à Baranovici, tout seul. Quel avenir ! C'est drôle l'homme, toute cette création, c'est vraiment incroyable ! dit ma mère - Baranovici, tu connais ? Un habitant, Michael Klein, juif mort pour l'Allemagne. Puis ma mère rit et se tait.

  • Et j'ai lu tous les livres

    Paul Audi

    À un siècle de distance, ponctué par trois guerres entre la France et l'Allemagne, mais surtout marqué par l'existence de la Shoah, un poète de langue française, Stéphane Mallarmé, et un poète de langue allemande, Paul Celan, ont été conduits, presque à leur corps défendant, à devoir éprouver les limites de la littérature, en l'occurrence la finitude du poétique, dans son affrontement à l'irreprésentable de la vie et de la mort. Mais est-ce bien parce que l'un estimait avoir déjà lu le meilleur, et l'autre avoir déjà vu le pire, que leur différend, à supposer qu'il existe, peut réussir à nous éclairer sur la finalité, proprement esth/éthique, de toute création humaine ?

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