Eric Pesty

  • Alphabet

    Dorothée Volut

    Les « petites proses » d'alphabet que nous publions aujourd'hui appartiennent à un manuscrit inédit intitulé À la surface, dont elles scandent, par leur position dans le livre et leur typographie en capitales, la progression. Vignettes où la perception oscille sur la frontière labile entre intérieur et extérieur, subjectif et objectif - interrogeant cette labilité même, tout comme la frontière qui sépare les pronoms personnels, le soi de l'autre, l'individué du généalogique.

  • Au pollen Nouv.

  • Elements de sabotage passif Nouv.

  • Extrait du prologue de Jean Daive intitulé : Le poème, pourquoi en sait-il plus que les mortels ?

    « Trois coups sont frappés. Ils résonnent dans la cour de l'immeuble. La porte est ouverte par moi un après-midi d'été. La surprise est extrême, parce que, sur la passerelle nouvellement décorée par les soins de ma soeur de trois bacs à fleurs vides, je découvre une jeune femme habillée en jardinière. La robe est à la fois simple et somptueuse. Évidente en ce jardin préparé aux fleurs absentes. Somptueuse, car le taffetas rose plissé à la taille rappelle une scène de Degas : la danseuse à la barre. Elle se cache derrière un jeune homme grand qui l'accompagne, Claude Royet-Journoud. Je distingue néanmoins sur la tête un foulard vert noué derrière la tête, lequel enveloppe la chevelure extravagante d'Anne-Marie Albiach. Ils arrivent de Londres où ils vivent. Ils passent une nuit à Paris. Partent demain pour la Bretagne où ils doivent assister au mariage de son frère à elle. Ils ont lu Décimale blanche et ils ont décidé de frapper à ma porte. Ils sont là.
    « Je ne sais pas si sa voix à elle est une blessure ou un frisson. C'est une voix fatale. Craintive. Apeurée. Chuchotée. Haute. L'existence si indéterminée, de quoi est-elle atteinte, elle qui ne sait rien, mais construit une mémoire pour se dissoudre dans les souvenirs ? Elle produit une voix qui procède d'une négation. Cette voix est derrière la tête. Première rencontre. »

  • Quatrième de couverture :
    Ouvrage composé sous forme de notes, La poésie entière est préposition réunit en substance la totalité de deux carnets, tenus par Claude Royet-Journoud en contrepoint de son travail d'écriture, depuis la publication du troisième volet de sa tétralogie, Les objets contiennent l'infini chez Gallimard en 1983, jusqu'à aujourd'hui.

    Assimilable à un art poétique, La poésie entière est préposition double l'écriture dans un jeu réglé de répétitions : énoncés digraphes communs au livre que nous publions et au texte proprement dit, et de différences : emploi de termes hétérogènes au vocabulaire de l'écrivain, dont le moindre n'est pas le mot « poésie » qui apparaît dans le titre de ce volume. De fait, si un contrepoint s'inaugure dans la digraphie de l'énoncé « un métier d'ignorance » (qui inscrit le non-savoir au coeur du savoir-faire), celui-ci s'achèvera par les notes plus récentes consacrées à la préposition (« action de mettre en avant »), lesquelles, à l'heure où paraît Théorie des prépostions chez P.O.L, pourraient en figurer la strette.

    Entre-deux, en manière d'abyme pour ce livre, une citation de Marcel Jousse : « Ma science ne peut être qu'une science de pointillés. Je n'ai ni le temps ni les moyens de tracer une ligne continue. »

  • Gesualdo

    Lyn Hejinian

    Née en 1941 à San Francisco, Lyn Hejinian est l'auteur d'une douzaine de livres de poésie et de nombreux essais, ainsi que deux volumes de traduction de l'auteur russe Arkadii Dragomoshchenko. Lyn Hejinian est couramment associée au mouvement l=a=n=g=u=a=g=e. Entre 1976 et 1984 elle a dirigé les éditions Tuumba (50 chapbooks imprimés au plomb par l'éditrice entre ces deux dates - une nouvelle série de 8 titres, imprimés en offset, a vu le jour depuis 1999) ; de 1981 à 1999 elle anime la revue Poetics Journal avec Barrett Watten ; depuis 1995 elle co-dirige, avec Travis Ortiz, le projet Atelos Press.

    * Quatrième livre de Lyn Hejinian, paru initialement sous la forme d'un chapbook chez Tuumba en 1978 et repris, en une version remaniée, dans The Cold of Poetry (Sun & Moon Press, 1994), Gesualdo prend prétexte de la hardiesse harmonique et de la vie tumultueuse du compositeur italien (1566-1613) pour élaborer une poétique originale, réinvention singulière d'un « style coupé », où le texte de Lyn Hejinian parvient à intérioriser aussi bien la dimension biographique et musicale que, techniquement, le maniérisme dissonant du maître italien. Avec la grande exactitude qu'on lui connaît, Martin Richet rend compte par sa traduction des enjeux imbriqués du texte :

    « Le concept de style comme création personnelle volontaire est conçu pour une exigence nouvelle. Ma conscience est urgente. Contrastent génie et durée. » On notera que Gesualdo, de Lyn Hejinian, a servi de matrice structurelle et syntaxique au très beau livre de Rosmarie Waldrop intitulé Differences for Four Hands (Différences à quatre mains, trad. Paol Keineg, Spectres familiers, 1989). Le livre que nous publions, composé au plomb, a été imprimé sur les presses de Harpo & à Corbières durant l'été 2009.

  • Une ligne

    Anne Parian

    Anne Parian est l'auteur d'une oeuvre majeure : à la fois rare et foisonnante, radicale mais ouverte à l'expérimentation et à une remise en question continue, épurée mais polyphonique ; on pourrait multiplier les oxymores sans réussir à cerner, dans sa complexité, le parcours et la démarche de l'auteur. La bibliographie d'Anne Parian dessine une cartographie où l'écriture jouxte la photographie et la vidéo, en croisant la question de la forme du livre et la pratique de l'édition. Chaque livre est un étonnement, un événement.

    Dans ce parcours, Monospace (P.O.L 2007) figurerait le livre de l'interrogation sur le cadre, de la mise à plat et de la discipline énonciative, autrement dit : un art poétique a minima.

    Sous la forme générique de l'essai, une Ligne constitue une tangente à Monospace qui interroge, dans son dénuement, le rapport à l'autre comme objet/sujet du désir. Moteur de la parole et de l'écriture, voire d'une interrogation grammaticale, il est ici, de surcroît, le prétexte à un dépassement de l'intimité.

  • Figuren

    Michèle Cohen-Halimi

    Figuren s'écrit dans la continuité d'une « philosophie de la lecture » - pour reprendre le terme d'Olivier Goujat - mise en oeuvre dans Seul le renversement, essai consacré par Michèle Cohen-Halimi au premier volume de la tétralogie de Claude Royet-Journoud.

    À suivre, cette fois, le mouvement spiralé d'une lecture-écriture de Théorie des prépositions jusqu'au coeur intime et silencieux du livre, Figuren découvre l'aporie d'une diction qui inclut sa propre indiciblilité dans le langage. La rémanence de cet indicible induit autant une éthique du langage qu'elle fait saillir du texte un impératif : Ce pourrait être le sens de la formule décisive concluant cet essai.

  • Mer à faire

    Emmanuel Fournier

    Mer à faire est l'inséparable double en écriture de 36 Morceaux. Le livre se compose de deux parties, présentées en regard sur les pages de gauche et de droite. Sur les pages de gauche, le journal d'un séjour de vingt-quatre jours à Ouessant, où se pose la question du sens du dessin et, singulièrement, des motifs que trace la mer à sa propre surface. Sur les pages de droite, la transcription de ce journal à l'infinitif, qui constitue le moment proprement philosophique du diptyque. De fait, si Mer à faire répond à 36 Morceaux, c'est autant par la thématique du journal (« Comme si susciter des réflexions sur le dessin était la seule raison de dessiner », Mer à faire, p. 78) que par l'analogie qui se produit entre l'immatérialité des dessins de mer (si peu substantiels en effet) et l'écriture infinitive (non substantive).

    Dans un dispositif de transcription généralisée, mais toujours extrêmement précis et rigoureux, dessin et écriture tentent de circonvenir l'« insaisissable », ainsi que l'annoncent les préfaces aux deux livres. Par quoi le diptyque d'Emmanuel Fournier accède, entre dimensions artistique et philosophique du projet, au registre de l'essai : élaboration d'une langue, tantôt dessinée tantôt écrite ; et épreuve, dans son tracé même, de sa matérialité signifiante.

  • Texte d'une conférence prononcée au Centre de Poétique Comparée à l'invitation de Jacques Roubaud, à l'occasion de la parution de l'Infinitif des pensées aux Éditions de l'Éclat, l'Infinitif complément en est quelque sorte, selon les termes de l'auteur, « une postface précoce ou si l'on préfère, un complément ».

    Comme nulle part aussi nettement, Emmanuel Fournier s'interroge sur la logique d'inachèvement contenue dans le mode infinitif - infinitif que l'on opposera donc aussi bien à conjugué ou à substantif que, singulièrement désormais, à définitif. De fait l'Infinitif complément a vocation d'articulation logique de tout le travail d'écriture, depuis Croire devoir penser, dont une citation et sa matrice sont ici découvertes (§ 11 de Croire devoir penser / § 11 de l'Infinitif complément), jusqu'à Mer à faire, dont l'Infinitif complément pourrait tenir lieu de « postface précoce » en en expliquant l'incipit, volontiers provocateur : « Dessiner la mer, qu'ai-je de mieux à faire désormais ? Quoi de plus vain, quoi de moins ? Il fait beau ce matin et j'ai achevé de penser. Et la mer est à faire, qui veille sur nous de si loin. »

empty