Encre Marine

  • La mort d'Agrippine, la seule tragédie que Cyrano de Bergerac ait écrite, fit scandale pour ses "belles impiétés" : elle met en scène le libertinage de pensée le plus radical, dans un monde politique machiavélien d'une noirceur, d'une cruauté et d'une violence inouies. Il est temps de redécouvrir la sombre splendeur et le potentiel critique de cette oeuvre sulfureuse et aujourd'hui trop méconnue, dont l'un des héros principaux, Séjanus, "soldat philosophe" ouvertement athée, tient des propos de "déniaisé" imprégnés de la philosophie de Lucrèce, et fait écho à toute une littérature clandestine dénonçant, en ces mêmes années, autour de Cyrano, l'invention et l'utilisation politique des religions.
    Mais dans l'horizon de cette politique baroque où tout est feinte, mensonge, dissimulation, l'épicurisme subit des distorsions étranges, et l'émancipation de l'"esprit fort" à l'égard des croyances asservissantes et des importures théologico-politiques ne débouche que sur un échec spectaculaire et une sanglante mise à mort.
    Le teste de La Mort d'Agrippine est précédé d'un essai préfaciel de Jean-Charles Darmon ("L'Athée, la politique et la mort : variations sur "de belles impiétés"") qui s'emploi à situer ses questionnements corrosifs dans l'oeuvre de Cyrano et au sein de la réflexion politique complexe de ceux que l'on nomme les "libertins érudits" du premier XVIIe siècle français. En annexe figurent d'autres extraits de l'oeuvre de Cyrano (des Lettres satiriques aux Etats et Empires de la Lune et du Soleil) où divers thèmes récurrents de la pensée libertine en matière de politique affleurent sur des modes spécifiques.

  • Mon Kafka

    Anne Gorouben

    Les textes choisis du Journal de Kafka traitent du corps souffrant, de la famille, de l'identité, et servent de support au travail de l'artiste Anne Gorouben qui les dispose et les interprète à la mine de plomb.
    Il n'est ici pas question d'illustrer un texte mais d'offrir au lecteur de voir l'invisible que les mots ne peuvent traduire. « Avec chaque bouchée du visible une invisible bouchée nous est donnée. Sous chaque vêtement visible un invisible vêtement. » Ces propos de Kafka pourraient servir de viatique à cet ouvrage.

  • Il n'est pas de notion qui convienne autant à la philosophie que celle qui porte sur le travail: en effet, celui-ci sort la matière (le matériau malléable) de son inertie et de sa lourdeur pour le plier aux désirs de l'homme (la marchandise), grâce à l'ingéniosité ou du moins à la participation active de l'ouvrier.
    Nous cherchons à concevoir l'essence même du travail, bien qu'il se traduise, au cours de son évolution, par des formes et statut dissemblables ; nous montrons d'ailleurs, pourquoi et comment nous passons d'un type d'organisation à un autre, plus performant.
    On ne saurait théoriser le travail en soi, puisqu'il s'est à plusieurs reprises, renouvelé - mais les variations ne devraient pas nous empêcher d'accéder au principe fondamental qui le caractérise.
    Au cours de notre examen, nous ne manquerons pas d'insister sur les modifications dont il a bénéficié, mais aussi sur les injustices flagrantes qui compromettent son fonctionnement (la cassure sociale). Il est mieux protégé afin qu'il puisse être davantage et plus durablement exploité.

  • N.N.
    : Nacht une Nebel : Nuit et Brouillard, formule qui, dans le jargon poétique et barbare des nazis, désignait les déportés voués à l'extermination. " La vie peut nous serrer à présent contre son coeur ; nous sommes, vois-tu, quoi qu'il arrive, les femmes des camps de concentration mûries trop tôt au spectacle de la déchéance humaine, dans le renversement des valeurs spirituelles ; nos souvenirs sont maîtres de nous et nous n'y pouvons rien.
    "

  • Origine de la peinture

    Michel Guérin

    Alors que disparaissent nombre d'espèces vivantes et que se brouille l'idée de Nature, que s'étend l'empire du virtuel et de l'immatériel loin des flagrances esthétiques traditionnelles, n'est-il pas déplacé d'appeler la peinture, non pas à relever son histoire, mais à descendre dans sa mémoire? Le paradoxe serait de découvrir qui a toujours été là, mais que les yeux voyaient sans la regarder , une inactualité de la peinture, une certaine inadaptation au temps historique; et cette incommensurabilité traduirait bien moins l'infirmité d'un art « dépassé par les événements », arc-bouté sur ses recettes et ses rites, que sa faculté renouvelée de se faire, à tout instant de la durée, contemporain de sa naissance.Sous cet angle, qui restaure une violente espérance dans le devenir sauvage, la peinture retrouverait, au présent perpétuel, les gestes de son origine. Elle relèverait alors, non plus de Clio, muse terrible et sans pitié, non d'une soi-disant mémoire réquisitionnée par l'histoire et tombée sous sa coupe, mais d'un immémorial : d'une mémoire si profondément lointaine qu'elle a fini par s'oublier elle-même pour mieux refaire de la présence.Les trois essais, aussi bien, qui composent cet ouvrage, témoignent chacun de façon singulière de la vérité de l'immémorial. La relation de Rembrandt à l'autoportrait, l'intuition d'une parenté de la peinture avec la bête, le sentiment enfin d'un possible âge d'or hantant la « réalisation » cézannienne débouchent sur trois visions: l'individu, l'animal, l'espace révélé Temps.Michel Guérin, philosophe, membre honoraire de l'Institut universitaire de France, est l'auteur de nombreux ouvrages qui, de façon directe (la figurologie) ou oblique (les figurologiques), s'emploient à bâtir une théorie philosophique de la Figure. Il a publié ici même un essai sur le concept de consolation chez Schopenhauer et Nietzsche, Le Fardeau du monde (2011).

  • Ce que Hölderlin cherche à montrer dans sa poésie, dans ses essais poétologiques et philosophiques, tout comme dans ses traductions de l'Oedipe-Roi et de l'Antigone de Sophocle et les Remarques qui les accompagnent, c'est la nécessité d'accomplir ce qu'il nomme le « retournement natal », qui consiste à abandonner la direction antinaturelle de la culture à ses débuts pour l'orientation vers le naturel. Alors que pour le Grec, le retournement natal s'accomplit de manière tragique et dans la mort, pour le Moderne, il a le sens d'une assomption de la finitude et de l'existence terrestre. C'est la raison pour laquelle la poésie lyrique est dans la modernité plus appropriée que la tragédie à l'exposition de ce mouvement qui reconduit l'être humain à la prise en garde de ses limites. Il ne s'agit pourtant pas, pour le poète moderne, de simplement chercher la « réconciliation » avec la nature, mais de la célébrer à travers l'épreuve de son inaccessibilité au cours de la « nuit sacrée » de la modernité dont le divin s'est absenté.
    Dans cette nouvelle édition s'ajoutent, aux textes des deux cours publiés en 1997, ceux de conférences ponctuelles qui furent consacrées à l'approfondissement de certains points fondamentaux de l'interprétation qui est proposée ici de l'oeuvre de Hölderlin.Françoise Dastur est professeur honoraire de philosophie et membre des archives Husserl de Paris. Elle a publié de nombreux articles en français, anglais, allemand, et est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés principalement à la phénoménologie et publiés notamment aux éditions Encre Marine, Vrin, PUF.

  • VIVRE LE CRI pour interroger la langue dans ses limites, telle est l'intention de cet essai. Comprendre que le cri est la fin - la fissure de la phrase, et non le commencement - le balbutiement, et qu'il est porté par le rire qui annonce la langue congédiée.
    Le cri est une scansion sublime pour sortir l'écrivain de sa torpeur. Il n'attend pas d'effets, l'effet de l'enfermement - enfermer celui qui crie parce que son cri signifie braillement et impossibilité à parler pour le psychiatre. Il n'attend même pas l'effet du réconfort - réconforter l'enfant qui crie de peur ou d'angoisse. Il n'attend pas non plus l'effet des hurlements de l'adolescente hystérique - traduction d'une sexualité en attente.
    Le cri, en hurlant contre la langue, lutte contre la chimère du mot qui s'imagine pouvoir restituer l'objet dans sa nature. Mais le cri qui hurle n'interdit pas le mot ; il réveille la poésie dont la nature première est de distordre la phrase pour faire remonter à la surface le corps caché du langage.
    René Char écrit que « la Poésie aime cette violence écumante et sa double saveur qui écoute aux portes du langage ».
    Le cri est-il ce que la poésie écoute à travers les portes du langage ?
    Mais surtout, le cri vient-il avant ou après le mot ?

  • Claude Montserrat-Cals répond, par-delà les années, aux dernières et brûlantes pages laissées par l'écrivain suédois Stig Dagerman avant son suicide, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
    Elle interroge cette dénonciation sans appel de tout pouvoir consolant de l'amitié, de l'amour, de la beauté, de la foi, de la philosophie. Elle reprend pas à pas ces philosophèmes, confrontant et récusant les points de vue des stoïciens, de Boèce, de I'Ecclésiaste, de Schopenhauer, jusqu'à approcher au plus près cette vertigineuse détresse et définir, par égard pour celui qui l'a éprouvée, ce que peut être la consolation.

  • Incandescence

    Violette Maurice

    Soixante ans après l'expérience térébrante de la déportation, Violette Maurice livre, dans ces poèmes, ses échos intérieurs, ses résonances intimes. Comment vivre après avoir connu dans sa chair l'effroyable, l'inimaginable, l'indicible ? Peut-on même oublier ? Il serait si bon d'oublier. Il y a si longtemps. Mais hier est tout proche, si proche et les visages de ces petits enfants, avant d'être réduits en cendres dans les crématoires, sont toujours là. Présents. Impossibles à effacer. La complicité charnelle avec ses co-détenus et la fraternité qui en naquit est, elle aussi, ineffaçable. Tous ceux qui ne sont plus, habitent cependant toujours son coeur, à croire que ce que Violette Maurice appelle « l'esprit » est, lui, indestructible. Mystère de la présence. Mystère de l'absence.

  • LE DUENDE...
    Où est le duende ? À travers l'arche vide passe un vent de la pensée qui souffle avec insistance sur les têtes des morts, à la recherche de nouveaux paysages et d 'accents ignorés : un vent qui fleure la salive d'enfant, l'herbe broyée et le voile de méduse, qui annonce le baptême perpétuel des choses qui viennent d'être créées. (Federico Garcia Lorca) LE DUENDE dort tapi en sa demeure, il est comme mort, là où siègent les viscères, ivre de sang, intoxiqué d'arômes et d'humeurs, vivant la vie du dedans, comme un déchet.
    Soudain, quelque chose le touche, quelqu'un qui tente de parler ne peut le faire et, sans rien dire, s'en va chercher les mots du corps, dans un dédale. Au détour de ses tours il touche au duende, mais gare à son éveil, il peut détruire : si le déchirement n'est pas mortel, il sera le facteur véritable de tout ce qui, d'humain, dans l'agonie d'un désir, fait vérité, et dans un jaillissement fugace, produit cet art différent, hors technique académique, c'est-à-dire bien au-delà de la muse et de l'ange, et qui est en rapport étroit avec les marécages de la mort.

  • Ode a l'ocean

    François Solesmes

    ...Ce seul nom d'Océan...
    Du puissant pédoncule à la forêt de cimes, l'onde prise en gelée.
    L'embrassement des eaux, l'embrasement des airs, leur poids de flammes et leur charge d'odeur !
    Le bois flotté des horizons.L'étendue même, que ce soupir ellipse ouverte ramasse et puis défroisse; et l'épaisseur, tonnes de mer amoncelées; et le déséquilibre.
    Et cela monte en s'écroulant, en s'écoulant, par grands arrachements du jour, et force exhaussements de l'ombre. Cela s'élève et s'abandonne aux paumes de l'espace ?
    Il n'est ici soupir où ne s'assemblent les syllabes d'assomption. [...]"Donner à voir", telle est la fonction que Paul Eluard assigne au poète.
    Mais si celui-ci peut espérer devant la rose, l'arbre ou le mont, garder quelque maintien, qu'en sera-t-il face au plus grand Être de la création, à sa vie torrentueuse et protéiforme ?
    Comment ne sortirait-on pas humilié de la confrontation ?
    Parce que l'honneur de l'homme est de témoigner, quoi qu'il en coûte, voici, après tant d'autres et des plus honorables, quel regard j'aurai porté sur l'Océan, ses approches, son ampleur, sa vie cyclique, son rythme souverain, sa charge de fables, et la prodigieuse déflagration de présent à laquelle il nous soumet.
    Le regard même qu'on doit à toute chose en ce monde: celui du naturaliste et celui du contemplateur émerveillé. (Et qui soit à la fois, le premier et l'ultime.) "Donner à voir", oui. Par l'image et la métaphore. En n'oubliant pas que nommer, avec précision et rigueur, c'est la politesse à l'égard du réel.

  • Oceaniques

    François Solesmes

    Après sa monumentale Ode à l'Océan, François Solesmes nous donne avec Océaniques, vingt-quatre variations autour d'un thème à la fécondité inépuisable.
    Que l'auteur évoque, sur le mode poétique, la rumeur ou l'odeur de mer, la vague ou la tempête, l'horizon ou la plage ; qu'il hasarde, face à l'étendue, des mots tels que source, sommeil, foule ou forêt sans omettre les sirènes ; qu'il nous rende sensible au déroulement singulier, majestueux, d'un jour marin, toujours l'Océan est au coeur de sa contemplation, de sa méditation.
    Une fois encore, l'ouvrage qu'il nous donne pourrait porter ce sous-titre : "Une longue réflexion amoureuse."  

  • Le concept Hugolien de littérature et philosophie mêlées, ici mis à l'épreuve, affirme l'existence chez les auteurs littéraires, sous forme non didactique et non systématique, d'une vision du monde, d'une interprétation personnelle, profonde encore qu'implicite, de questions métaphysiques fondamentales : le temps, le réel, l'amour, la subjectivité, la vie et la mort...
    Par leur génie expressif et par les ressources de l'art, les prosateurs et les poètes présentent à nos yeux et nous font aimer des vérités qui, sans eux, resteraient peut-être cachées au fond du puits, tant il est vrai, comme le notait Platon, que la beauté seule a ce privilège d'être ce qui éclate le plus aux regards, ce qui le plus éveille le désir.

  • La question du présent livre est double et se formule ainsi : comment le poème est-il possible, et quelle possibilité ouvre-t-il ? Sur les deux versants de la question il est répondu par une lecture des poètes (principalement Vigny, Baudelaire, Rimbaud, Bousquet, Bonnefoy, et Demangeot) au moyen du concept de travail entendu comme verbalisation de l'affectivité. Parler du « travail vivant de la poésie » porte au discours cette ambition de désigner la poésie comme l'acte propre de la vie humaine, comme le faire en lequel cette vie consiste, comme l'accomplissement par excellence de son être de vie. La poésie n'est pas un travail parmi les autres : elle est, comme dit Roberto Juarroz, « le travail fondamental » ; car le poème n'est pas un produit quelconque, il est le révélateur de l'homme à lui-même.

  • Le lecteur trouvera ici un abécédaire, soit vingt-six petites portes pour entrer dans un sujet particulièrement fuyant. La progression incomparable des savoirs avérés, de propositions par tous vérifiables, ne fait reculer ni la part de l'opinion ni l'empire de la confiance (donc aussi de la défiance). Pourquoi, s'il en est ainsi, se contenter d'une présentation sans autre logique que celle d'un arbitraire qui n'est pas même du signe mais simplement de la lettre ? Qu'est-ce qui pousse à prendre la croyance au pied de chaque lettre ? La réponse ne fait pas de doute : c'est que son esprit nous échappe, ou plutôt qu'il est si volatil qu'on n'a guère de chance de le capturer.
    Le discours des philosophes - à l'exception de Hume, pour ne rien dire de Pascal - tient d'ordinaire la croyance en mépris, qu'elle soit regardée comme doxa dépourvue de fondement ou crédulité imbécile (voire délire extravagant). Une longue tradition idéaliste n'a pas cessé, lui imputant ensemble présomption et infirmité de connaître, de se leurrer elle-même en suspectant un faux savoir, sans apercevoir que, le verbe croire ne mérite ni l'honneur d'être comparé à savoir, fût-ce le temps d'une récusation, ni l'indignité pour complaisance systématique envers le non-être et l'illusion.
    C'est une des raisons qui, souvent, ont fait ici préférer le verbe au substantif. On propose donc de poursuivre le croire de A à Z, invitant le lecteur à sauter le pas à chaque lettre comme, pour traverser un ruisseau, on procède de pierre en pierre.

  • Écrire un commentaire du Cimetière marin strophe après strophe et presque vers par vers eût paru sans doute au poète qui le composa une bien étrange affaire. Si l'on ajoute, plus insolite encore, la présence du Boléro de Ravel dans le tableau, on se persuade que l'entreprise tient de la gageure.

    Pourtant, l'idée se défend, non seulement d'un commentaire philosophique visant la plus grande précision, mais d'un lien d'une espèce singulière avec le Boléro au motif d'un rythme ostinato. C'est une intuition initiatrice, qui ne vaut nullement comparaison et ne doit pas entraîner à des rapprochements forcés. On découvrira peut-être dans l'aventure que la Figure qui s'enroule dans l'oeuvre du poète comme en celle du musicien est le Serpent. Elle se voit autant qu'elle s'entend, ou plutôt entre les deux se pressent. Elle reste à demi dissimulée comme en un rébus.

    Il faut lire Le Cimetière marin au boléro en pensant au titre d'un tableau, comme La Jeune Fille à la perle de Vermeer. Que le lecteur se rassure : il ne s'agit de rien d'autre que d'expliquer le poème de Paul Valéry et lui seul. L'attribut que lui prête le titre de l'ouvrage n'a d'autre fonction que de déclencher un écho discret, comme l'est, à l'oreille de la Jeune Fille, la perle.

  • Ce livre recueille le témoignage de plusieurs personnes qui ont vécu, et vivent toujours, l'expérience de la greffe de visage depuis des positions décisives - l'une des patientes greffées, le chirurgien, la psychiatre accompagnant les patients. A ces voix se mêlent celles de chercheurs en philosophie.
    Les quatre textes composant ce livre racontent la greffe de visage et tentent, chacun à leur manière, de porter cette expérience à l'expression de son sens. Ils s'entrelacent et se font écho. Dans la décantation, toujours inachevée, de ce que signifie l'expérience de la greffe de visage - entre « Face » et « Visage » - les questions usuellement formulées (du don, de l'identité personnelle, de la singularité du visage eu égard au reste du corps humain, de son importance pour le lien social, de la légitimité du geste nouveau dans la pratique médicale, etc.) se trouvent parfois annulées au profit d'autres jusqu'ici insoupçonnées, parfois déplacées, et ainsi éclairées d'une lumière nouvelle.

  • Du pessimisme

    Jean-Marie Paul

    L'homme ne cesse de se demander pourquoi il est malheureux. Si le pessimisme est de tout temps, il prospère pourtant à certaines époques de l'histoire. La fin de la Révolution et de l'Empire marque le retour à l'Ancien Régime qui ne fait pas rêver. Le romantisme et Schopenhauer alimentent le désespoir et s'en nourrissent. Byron, Leopardi, Chateaubriand, Poe, Baudelaire chantent le vague des passions, le spleen, l'ennui et la mélancolie. L'histoire du progrès est celle d'un désamour. La modernité est désavouée dès sa naissance. Dans un monde où Dieu se meurt et où l'homme est au plus mal, la syphilis, l'urbanisation et l'industrialisation ne laissent guère de raisons d'espérer. Porté par les plus grands écrivains, le pessimisme envahit le XIXe siècle du sud au nord de l'Europe. On s'étonne presque que Freud et la psychanalyse soient venus si tard dans une société où l'angoisse et la dépression régnaient en maîtres depuis longtemps, et à Paris plus que dans toute autre capitale. Le XXe siècle allait apporter une apocalypse pire que celle promise par les écrivains et les philosophes. Si l'Allemagne a pensé le pessimisme, la France l'a vécu passionnément et le cultive aujourd'hui avec obstination pour des raisons spécifiques que l'auteur tente de percevoir. Sans complaisance et sans militantisme, il s'interroge sur les causes d'un phénomène dont rien n'annonce la fin.Jean-Marie PAUL a enseigné l'histoire des idées et la littérature allemande aux universités de Dijon, Nancy et Angers. Dans une perspective pluridisciplinaire, ses livres et les nombreux ouvrages qu'il a dirigés tentent de retrouver une image de l'homme telle qu'elle se construit et évolue dans la longue durée tout en affirmant des traits permanents irréductibles à la contingence des temps.

  • Est-il vrai, comme l'assurait Roland Barthes, il y a un quart de siècle, que le discours amoureux s'est si bien étiolé, qu'il n'a plus cours?Sans doute ne revêt-il plus les formes, les accents dont la poésie, le roman, le théâtre d'hier et de jadis nous apportent le témoignage. Mais si le langage est bien l'« honneur des hommes », comment s'effacerait-il tout à fait chez qui amour! s'éprouve comme jamais présent au monde, tous ses sens à l'extrême de leur acuité, de leurs pouvoirs? Comment celui qui veut persuader l'être élu qu'existe, entre eux, une miraculeuse communauté d'esprit, de coeur, de chair, dédaignerait-il les ressources de la parole?On entendra ici, à mi-voix mais d'un ton pénétré de ferveur, de gratitude, de malice, un amoureux, une amoureuse, se dire leur mutuelle incrédulité, leur égal émerveillement devant une rencontre aussi immanquable qu'improbable.On entendra un amant, une amante, évoquer avec audace et décence mêlées, le joug du désir, le jeu des corps, l'hégémonie du plaisir et la revanche de la tendresse.Puisse-t-on voir en ce livre à placer auprès de Marées moins un bréviaire pour ceux qui s'aiment, qu'une invitation à poursuivre ce « commerce »: l'amour n'est que l'amour, l'amour est vulnérable quand le langage ne le pare, ne l'affermit, ne le cautionne.Quand il ne l'honore.

  • La première partie de ce livre, « Poésie et sacrifice », est consacrée à l'intrication, dans l'expérience poétique, de la violence créatrice et de sa critique morale. La deuxième partie, « Poésie et non-savoir », porte sur le ressourcement de la poésie en divers fonds d'ignorance, où elle lave son regard et clarifie ses mots. La troisième partie, « Poétique de l'immémorial », est celle par laquelle l'ensemble trouve sa forme : y sont prises les décisions métaphysiques qui donnent aux propositions du livre leur fondement et leur sens, en particulier la décision de remonter de la verbalité à son origine affective, et de reconnaître dans la subjectivité en tant qu'intériorité le fonds de la parole. Ainsi ces trois parties décrivent dans les oeuvres qui y sont étudiées ces modalités de l'immémorial - la violence, le non-savoir, et l'affectivité - dans lesquelles la poésie trouve sa condition et sa force instituante.
    De Baudelaire à Yves Bonnefoy, ces études qui interrogent aussi Hugo, Vigny, Maurice de Guérin, puis Angelus Silesius, Synge, Philippe Jaccottet, et plusieurs autres grands poètes romantiques et modernes, et qui finissent par Rimbaud et par Fondane, font autre chose que de l'histoire littéraire : elles reprennent les problèmes là où les poèmes les laissent, elles décrivent la conscience tragique dont la poésie est l'approfondissement, elles cherchent à tourner l'esprit vers plus de réalité.

  • Une fille passe

    François Solesmes

    Longtemps, la vue du nu féminin fut réservée aux visiteurs de musées, aux amateurs de gravures, de photographies licencieuses. L'évolution des moeurs aidant, chacun peut à présent, par l'album, le magazine, l'écran, la plage, s'en repaître à satiété. Au risque de méconnaître le privilège qui nous est accordé quand nous apparaît sans voiles un corps de fille, de femme, que le temps n'a pas meurtri.
    « La nudité de la femme est la bonté de Dieu », dit William Blake. C'est exprimer le sentiment d'épiphanie que nous éprouvons devant elle : celui d'être en présence d'un corps simple et qui, pourtant, se résumerait la totalité du réel, du sensible, ampleur et saveur confondues. D'un infini encore - de voies, de possibles, d'énigmes, de réminiscences - ramassé en des courbes fermées. Voici, tangible, qui renchérit sur soi, la forme la plus séduisante de la plénitude.
    Qu'on peut saisir ? Mais si lisse et tout en dehors, que nos mains s'en irritent ; que nous nous découvrons une écharde sous les ongles. (Ainsi naissent les arts.) Il est des réalités qui nous accablent. Telle cette île qu'est une femme dénudée, sur sa couche, qui surabonde en rivages. Ou cette autre, fraîche échappée de l'Eden, qui se dirige vers la mer. Et quelle clarté - de Voie lactée - elle disperse en sa course, pour qui la voit passer, offerte et réservée, et publiant les droits de la suavité en ce monde !

  • Romans

    Michel Henry

    Littérature et philosophie avaient pour lui une finalité commune, exposer la réponse à cette question qui a décidé dès sa jeunesse de son engagement intellectuel : "Je voulais savoir qui j'étais". Sa conception de l'individu, enraciné à son insu dans l'absolu et "tâtonnant dans la nuit intérieure de sa subjectivité concrète", se prêtait au déploiement d'un imaginaire. Si depuis toujours la littérature décrit la condition des êtres et leur destin, il entendait en dévoiler l'arrière-plan, exploitant l'incertitude dans laquelle ils évoluent : la vie est incapable de se mettre à distance d'elle-même dans sa naïveté, même quand sa force se libère de sa passivité première. "Les êtres humains, disait-il, sont des nageurs lâchés dans un océan, et supportés par lui, par ses vagues. Et c'est cela la vie : c'est une vague qui se sent elle-même". Le véritable protagoniste de ses histoires principielles n'est donc autre que la vie, ce qui est plus vaste que nous-même, tout en étant nous-même.
    L'ordre chronologique inversé dans lequel sont présentés ces récits est destiné à faire valoir ce qu'il qualifiait "la tension terrible de la vie" : au Fils du Roi (1981), qui met en scène le paradoxe de l'existence, succède ici L'Amour, Les Yeux fermés qui expose le rapport dramatique de l'individu et de la communauté ; Le Jeune Officier (1954) traite de la découverte paradoxale de soi. Une postface donne des indications, recueillies dans des entretiens ou des manuscrits de Michel Henry, sur leur composition". (Anne Henry) Philosophe de renom (La Barbarie, Marx), Michel Henry (1922-2002) est aussi l'auteur de romans très appréciés, notamment Les Yeux fermés (prix Renaudot 1976).

  • " 'Rien n'intensifie le réel comme de rester en un seul lieu'.
    J'invoque ici Katleen Raine, mais ce pourrait être Colette déclarant. de sa fenêtre : "Nous ne regardons, nous ne regardons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément".
    J'aurai passé des mois à contempler l'arbre, des années à considérer l'océan dans tous ses états. Dans l'espoir toujours déçu, qu'ils me livreraient leurs arcanes, que je recueillerais leur dernier mot. De cette contemplation assidue, sont nés, pour le premier, l'Éloge de l'arbre ; pour le second, les quatre volumes du cycle "À la mer" : Ode à l'océan, Océaniques, Marées, l'Île même.
    Mais de nombreuses pages relatives à la mer demeuraient inédites, que voici rassemblées. On trouvera dans le présent ouvrage, outre une chronique des hauts faits marins, des textes de tonalités diverses mais qui tous furent écrits à l'ombre de la mer.
    Ni fable ou épopée, ni essai ou document, ce livre ne voudrait être qu'une manière de bréviaire pour ceux que fascine l'Élément primordial. À ouvrir au hasard. En sa présence, l'onde en guise de signet ? Il me faudrait une bien grande présomption pour souhaiter pareille confrontation !" (François Solesmes)

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