Eclat

  • Heures rapiécées ; poèmes en vers et prose Nouv.

    L'oeuvre - comme la vie - d'Avrom Sutzkever est exemplaire à plus d'un titre. Elle traverse le siècle et porte l'espoir paradoxal de la poésie qui, en plusieurs occasions, lui a littéralement sauvé la vie, quand, ayant dû traverser un champ de mines sous la neige dans la forêt de Narotch, il a accordé ses pas au rythme d'un poème récité à voix basse. C'est également avec la poésie qu'il affrontera la ville secrète des égouts de Wilno et la mort d'un enfant, et c'est avec la poésie qu'il renaîtra sur la terre spirituelle de sa langue, le yiddish, flammèche vacillante sur une bougie orpheline, qu'il gardera vissée au corps. Figurent dans cette anthologie des poèmes de tous ses ouvrages publiés, depuis Sibérie (1936) jusqu'à Murs effondrés (1996), et si une partie importante est consacrée à l'écriture quotidienne du ghetto et de sa résistance, l'ensemble de près de 400 poèmes en vers et prose, extraits de 22 recueils, résonne au-delà de la seule réalité politique à laquelle Sutzkever fut confronté. On peut parler alors d'un véritable engagement poétique visant à garder mémoire des visages et des mots de ceux que la barbarie a voulu effacer, les inscrivant en lettres plus éternelles que le temps dans le livre de la vie.

  • Enfant prodige né à Riteve en Lituanie en 1855, Getzel Sélikovitch est envoyé à Paris où il étudie les langues sémitiques et l'égyptologie, et entame un parcours hors du commun qui le conduira en Afrique, en Italie, en Grèce et en Turquie, occasionnant à chaque fois de multiples rencontres. 'Grand reporter' avant la lettre, élève d'Ernest Renan et de Gaston Maspero au Collège de France, il part au Caire avec une bourse, participe à une mission militaire au Soudan pour sauver le général anglais 'Gordon Pacha', combat les troupes du pseudo-messie musulman Muhammad Abdallah à Khartoum, fait évader une jeune fille du Harem du Sultan à Istanbul et est mêlé à un assassinat politique dont il rend compte dans différents journaux en hébreu et en français au point qu'un de ses articles dans L'intransigeant manque de provoquer une guerre entre la France et la Grande Bretagne. Devenu persona non grata sur le sol français, il émigre finalement aux USA où il meurt en 1926. Ses Mémoires, qui parurent en feuilleton dans la presse yiddish new-yorkaise entre 1919 et 1920, nous font découvrir une personnalité riche en couleurs comme l'intelligentsia du premier XXe siècle pouvait encore en compter, mêlant un goût immodéré de l'aventure à des talents certains de journaliste-voyageur relevés par une belle érudition polyglotte.

  • L'utopie sociale naît d'une insatisfaction collective. L'utopie sociale réalisable, c'est la réponse collective à cette insatisfaction. Comment répondre collectivement à une insatisfaction? Et dans quelles limites une collectivité doit-elle se maintenir pour satisfaire à son utopie réalisée? Telles sont les questions soulevées - avec une clarté exemplaire et quelques dessins au trait - par le livre de Yona Friedman, paru pour la première fois en 1974, repris à l'éclat en 2000 et réactualisé pour cette édition de poche après plusieurs réimpressions.

  • Chroma est le dernier livre de Derek Jarman. «Autobiographie par la couleur» d'un homme qui perd chaque jour un peu plus la vue, jusqu'à quasiment devenir aveugle, tandis qu'il en écrit les dernières pages sur son lit d'hôpital, et qui revient sur les couleurs du langage et des livres, les seules auxquelles il a désormais accès. «C'est pour cela que je n'ai pas voulu mettre de photo», écrit-il. Mais Chroma n'en reste pas moins plein de cet humour si particulier à l'oeuvre de Jarman, qui mêle à ses souvenirs d'enfance ou ceux d'une jeunesse «héroïque» dans les quartiers «rouges» de Londres, ses lectures érudites, des remarques toujours en demi-teinte sur la peinture et une réflexion sur le jeu des couleurs de fleurs sur la lande de Dungeness, où pousse son «dernier jardin».

  • Ces jeunes que j'ai connus, avec qui j'ai vécu, ce sont mes nouvelles de sciencefiction de demain, ma somme théologique. Et je leur donnerais ma vie. Je donnerais toute l'ampleur de ma dévotion, dans cette guerre que nous menons pour maintenir et rehausser ce qu'il y a d'humain en nous, ce qui forme notre propre noyau et la source de notre destin."Et c'est aussi à eux que s'adressent ces "essais" de Philip K. Dick, où la cybernétique croise Héraclite, Captain Crunch se mêle aux travaux des plus éminents spécialistes de la topographie du cerveau, où l'axe du temps n'est plus horizontal mais vertical.
    Ces réflexions sur l'humain, la machine, l'androïde et les mondes sont le pendant indispensable de l'oeuvre de fiction de l'une des figures les plus importantes de la littérature américaine.

  • L'oeuvre et la vie du peintre florentin Paolo Uccello (1397-1475) sont aussi intimement imbriquées que les jambes des chevaux et des hommes dans ses célèbres tableaux de bataille, et Giorgio Vasari lui consacre déjà une « vie imaginaire » qui servira de modèle à celle de Marcel Schwob (1896), laquelle inspirera ensuite deux textes à Antonin Artaud. Nous avons rassemblé ici ces trois vies d'Uccello, par Vasari, Schwob et Artaud, qui ponctuent la destinée de ce peintre hors du commun. Elles font revivre sous nos yeux ce moment secret de la création artistique qui échappe aux études d'histoire de l'art et qui ne se montre qu'à l'imagination créatrice la plus inspirée.

  • Dernière conversation avant les étoiles est le dernier entretien accordé par Philip K. Dick quelques mois avant sa disparition. Un document de première importance pour les fans, comme pour tous ceux qui voudront découvrir le cheminement de la pensée d'un homme qui a pu décrire entre 1955 et 1982 le monde que nous avons aujourd'hui sous nos yeux inquiets. Était-ce parce qu'il avait écrit dans son roman Ubik : « Je suis vivant et vous êtes morts » ? On y retrouve son humour et ses « délires divergents », comme la question des sources religieuses et mystiques qui nourrissent son imagination.

  • Comment la pensée survit-elle au pouvoir politique ? Quel est cet "art d'écrire" qui lui permet de trouver son chemin, en dépit des persécutions et contrôles auxquels elle est soumise ? C'est dans La Persécution et l'art d'écrire que Leo Strauss va théoriser une méthode de lecture des grands classiques de la philosophie politique, qu'il développera ensuite dans ses différents ouvrages sur Machiavel, Spinoza ou Hobbes. Ce livre, qui deviendra à son tour un classique, se compose de deux essais introductifs et de trois analyses magistrales des oeuvres de Maïmonide, Yéhuda Halévi et Spinoza. Paru une première fois en 1989 en français, cette nouvelle édition est accompagnée d'une préface du traducteur, Olivier Sedeyn, qui rend compte de la place grandissante de la pensée de Strauss, que les médias ont tôt fait de définir comme le maître à penser des néo-conservateurs américains.

  • Chad gadya !

    Israël Zangwill

    «Chad Gadya joua le rôle d'un cristal dans un liquide sursaturé. Sur les plus sensibles, il agit à la manière d'une conversion : bouleversement intérieur, crise de larmes, vie soudainement changée » écrit André Spire. Et à relire aujourd'hui ce récit, qui eut, en France, une influence considérable au début du XXe siècle, l'émotion est intacte, comme est intacte la puissance des mots que choisit sa ­traductrice pour témoigner de ce judaïsme qui, dans un double mouvement, revient à lui-même et, y revenant, s'y révèle comme autoémancipation, dont les contours apparaissent à la manière d'une photographie sortant du bain.

  • L'inspiration occitane

    Simone Weil

    Publiés en 1943 dans les Cahiers du Sud (Marseille) sous le pseudonyme d'Emile Novis, tout comme L'Iliade ou le poème de la force, les deux textes de Simone Weil qui composent ce volume témoignent de la découverte que fit Weil de la civilisation d'oc et de son épopée, la Chanson de la Croisade contre les Albigeois, qu'elle compare à l'Iliade. La destruction de cette civilisation, advenue selon elle par une nouvelle manifestation de la force brutale devient le prototype de toute civilisation détruite et le symbole à la fois de la résistance à la force et de l'alternative au pouvoir dominant quel qu'il soit. Non plus Troie, mais Toulouse, non plus les Grecs, mais les Croisés.

  • Un livre de plus sur Kafka? Peu d'oeuvres littéraires du vingtième siècle ont été autant commentées que la sienne. Ses récits, à l'allure énigmatique, ont toujours incité les lecteurs à chercher derrière ses textes des significations cachées.
    L'imagination des interprètes s'est donnée libre cours sans le moindre frein. Pourtant aucune interprétation n'épuise cette oeuvre immense, qui met en scène sa propre interprétation, comme si Kafka visait ironiquement le sens de ses propres textes. C'est cette ironie que Stéphane Mosès met en lumière à travers la lecture de quatre récits, parmi les plus énigmatiques: «Le Silence des Sirènes», «Devant la Loi», «La Métamorphose», «Le Prochain village».

  • Mes morts

    Thomas Stern

    La ribambelle de «nos morts» s'allonge au fur et à mesure que l'on s'approche de la nôtre. Et, sans attendre, Thomas Stern a rassemblé, en un volume qui tient dans la poche, les oraisons funèbres pensées, rêvées ou prononcées lors des disparitions de proches, auxquelles viennent s'ajouter celles de «morts imaginaires», littéraires, picturales, ou même tirées du spectacle de la vie quotidienne. Mais qui craint la mort est déjà mort, écrivait le philosophe, et c'est donc un hymne à la vie qui surgit à l'évocation de ces morts familières, tour à tour émouvantes, burlesques, vachardes, dessinant le parcours d'une vie tout entière tendue vers la plus longue éternité possible.

    « Proches ou lointains, illustres ou anonymes, réels ou imaginaires, on a tous nos morts », nous avait écrit l'auteur. « Ils viennent à notre rencontre, surgissant soudain de l'océan sans fond où s'abîment tous les disparus qui ne sont rien pour nous. Ils nous touchent, nous frappent, nous portent, nous guident ou nous égarent. Ce sont les morts qui vivent avec nous. Voici les miens. Mes morts.»

  • Ces Lettres ont été écrites au printemps 2020 avant et pendant le confinement. Elles ont été échangées d'une bicoque à l'autre distantes de quelques centaines de mètres sur un chemin de pierres.
    L'idée de cette correspondance entre deux personnes qui vivent ensemble depuis plus de 40 ans nous est venue après plus d'une année passée à l'écart de bien des choses pour concentrer notre attention sur les souvenirs et les amitiés lointaines qui nous ont accompagné tout le temps de ce confinement volontaire, et qui nous a semblé le frein d'urgence indispensable à l'usage que nous pensions faire de nos vies. Les événements nous ont rejoints dans cet isolement et l'ont rendu contraint, si bien que les lettres ont pris aussi un autre tour, sans pour autant nous détourner de notre projet de départ.

  • L'oeuvre et la vie de Georges-Arthur Goldschmidt est paradigmatique des transferts, circulations et passages intellectuels dans l'Europe du XXe siècle, ainsi que des circonstances historiques et politiques qui les ont déterminées. Cet essai étudie ses réflexions sur le bilinguisme, la traduction et l'écriture. Il analyse les conversions linguistiques et culturelles liées au vécu de l'exil durant l'enfance et leur traduction littéraire dans le récit autobiographique et les réflexions de Goldschmidt sur le lien entre langue(s) et pensée dans les deux essais sur Freud et la langue allemande, Quand Freud voit la mer (1988) et Quand Freud attend le verbe (1996). Ce volume paraît en même temps qu'un essai inédit de Goldschmidt, qui fêtera en mai 2018 ses 90 ans.

  • Approchant l'âge canonique des 90 années, Georges-Arthur Goldschmidt revient une nouvelle fois sur cette Allemagne qu'il quitte enfant en 1938, pour essayer d'en comprendre le caractère littéralement hors du commun qui, d'une certaine manière, l'isole de la communauté des pays européens à laquelle elle appartient, après qu'elle a échoué à la dominer par la force. Paradoxe d'un pays, entre puissance et fragilité, qui a marqué l'histoire européenne de la marque indélébile du plus criminel de ses totalitarismes. Dès lors l'exil contraint et à jamais, devient libération créatrice, ouverture à l'autre, à sa langue, à la générosité de son accueil. Dans ce texte les deux récits s'entremêlent et se reflètent l'un dans l'autre sans se confondre.

  • Les "Regrets sur ma vieille robe de chambre" (1768), que l'on a généralement associés aux pièces esthétiques de Diderot, sont avant tout un "avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune", et se rangeraient plutôt aux côtés de ces tableaux de critique sociale, dont l'oeuvre de Diderot foisonne. Ils stigmatisent - avec la joie qui caractérise Denis - cette propension aveugle à la "nouveauté", ce mauvais goût qui remplace l'intelligence des choses, cette bêtise abyssale caractéristique de la richesse sans mesure, et s'il se trouvait un Diderot qui puisse écrire aujourd'hui (et publier), il s'en prendrait probablement à ceux que notre siècle de consommation, qui ne parle plus que par onomatopées, désigne de celui de bling-bling.

  • Introduction à la lecture de Kafka, qui parut en 1946, est le premier livre de Marthe Robert, qu'elle publie simultanément à la traduction de cinq textes courts de Kafka, consciente qu'elle était de la vanité du commentaire face à l'oeuvre elle-même. Aucune lecture de Kafka n'épuisera la vérité de l'oeuvre ;
    Psychanalytique, politique, métaphysique, cabalistique . si vraie qu'elle soit, elle semble vaine. Et la force de cette « introduction à la lecture » est de les énoncer toutes, alors même que l'oeuvre n'est pas encore connue dans sa totalité, sans en privilégier aucune, nous laissant finalement face à l'oeuvre, comme le paysan face à la Porte de la Loi qui lui était destinée. Libre à nous - s'il nous reste cette liberté - de la pousser pour qu'elle s'ouvre.

  • Une réflexion sur l'identité juive et sur la relation à cette contrainte dans l'histoire, devenue identité de l'inidentifiable avec le temps.

  • Qu'est-ce qui survit du texte original dans une traduction ? À travers la question de la « mémoire » du texte, de son « aura », Walter Benjamin, lecteur et traducteur de Marcel Proust, s'est longtemps interrogé sur les relations entre une oeuvre originale et sa « reproduction », dont la traduction fait partie. Cette interrogation prend tout son sens à l'épreuve de l'oeuvre de Proust, tout entière baignée dans la problématique de la mémoire. Dans sa concision, l'essai de Daniel Wiedner établit un nouveau pont entre deux oeuvres, 'disparates', mais parmi les plus bouleversantes du XXe siècle.

  • L'oeuvre narrative de yehuda amichaï (1924-2000) est contaminée par sa poésie, et dans les six nouvelles publiées ici, l'intrigue bascule dans un univers aux limites extrêmes de la réalité.
    La vie, alors, est bel et bien un songe, pour ce soldat de la bataille sur la colline, ou ces amants d'un amour à l'envers, ou les étranges amis de l'orgie. comme le songe des morts successives d'un père au fil du temps, comme le songe de cette neige qui tombe sur jérusalem pour que les aveugles puissent la voir telle que nous la voyons : lisse et blanche, au regard du piéton de la " venise de dieu " qu'a été amichaï.

  • Robert Musil (1880-1942) a fait, sur le calcul des probabilités et les applications à la fois prometteuses et hasardeuses que l'on était tenté depuis longtemps d'en faire à l'étude des phénomènes moraux, sociaux et politiques, des lectures détaillées et approfondies dont on trouve des traces nombreuses et importantes dans L'Homme sans qualités.
    Le triomphe du mode de pensée statistique et l'avènement de ce qu'on pourrait appeler " l'homme statistique ", qui tendent à rendre les individus, les idées et les événements presque complètement interchangeables et à peu près indifférents pour ce qui est du résultat global que l'on peut escompter, constituent un aspect essentiel de la difficulté qu'éprouve l'homme d'aujourd'hui à se percevoir encore comme une personne privée et de la crise que traverse l'individualisme de type traditionnel, dont Musil pense que la phase héroïque est en train de s'achever.
    Il n'est pas exagéré de dire que le possible et le probable constituent les deux notions centrales autour desquelles Musil a ordonné sa philosophie du devenir de l'humanité et sa conception de l'histoire. La tâche de l'écrivain et de l'artiste, tels qu'il les conçoit, est de faire surgir de nouvelles possibilités ; mais ils doivent savoir en même temps que ce qui se réalise est finalement toujours le plus probable, ce qui explique l'impression que donne l'histoire de se répéter toujours de la même façon et de suivre un chemin qui ne mène à aucune destination et ne correspond à aucun progrès qui nous en rapproche de façon perceptible.
    Puisque l'histoire humaine n'est pas, selon Musil, celle du génie, mais celle de l'homme moyen, la question qui se pose à l'écrivain est de savoir comment il peut espérer se faire comprendre de la moyenne et transformer la fatalité apparente que représentent le retour inévitable du système qu'il s'efforce de transformer à un état moyen et le rétablissement assuré du règne de la moyenne en une chance authentique pour l'humanité.

  • En électronique la bande passante désigne le volume d'informations transporté d'un point à un autre en une seconde. À travers les lettres électroniques d'une mère et son fils, deux écritures et deux générations se répondent comme en un cadavre exquis. Les lettres parlent de l'éloignement réel et de la proximité fictive, des images démultipliées qui se substituent à la réalité des choses ou des amitiés comptabilisées qui constituent le spectacle de notre société concentré désormais dans un écran 5 pouces. Comme les bandes passantes d'une transmission électronique dont la qualité dépend du bruit qui les perturbe ou les enrichit, les lettres parlent du monde alentour et des aspirations et souvenirs intimes ou littéraires d'un monde ancien qu'a balayé le nouvel ordre électronique mondial.

empty