D'en Bas

  • Derrière les grilles du zoo humain, le sauvage sert à enseigner la civilisation.
    Derrière les murs de la Salpêtrière, les folles servent à enseigner la raison.
    Dans les chambres aux miroirs multiples, les filles servent à enseigner l'ordre.

    Paris, seconde moitié du XIXe siècle, la ville de tous les excès où se déploient les scandales de l'art, les prouesses de la science, les grands travaux d'urbanisme, les brutales politiques hygiénistes.

    Paris, 1856, naissance de Jeanne L'Étang. Enfermée de maison en maison, des combles de la maison mère aux pavillons de la Salpêtrière jusqu'aux salons des maisons closes, Jeanne L'Étang apprendra à vivre et à s'orienter entre ces mondes d'exils.

    L'auteure s'est immergée dans les archives de l'Assistance Publique, de la Bibliothèque universitaire Pierre et Marie Curie et de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, pour y rencontrer Charcot, Freud, Degas, les clients des bordels et les folles de la Salpêtrière, les bourgeois et les mendiants, la ville et ses ombres, jusqu'à construire autour de son héroïne la langue la plus précise et la plus puissante possible.

  • La castration

    Andreas Becker

    • D'en bas
    • 8 Septembre 2020

    Il y avait, à mes pieds, dans les sympathiques brumes des bas-fonds, une ville en dehors, une ville en mouvement, la belle ville grise de Paris.

    Une rumeur terrible se répand. Un castrateur serait en train de sévir en démembrant, de sa bouche, des vieux hommes. L'horreur est alors palpable. Qui est cet homme qui se retranche dans une chambre d'hôtel, pas loin de la gare du Nord ? Et pourquoi chasset-il sans cesse ?

    La Castration est une folle épopée, nous menant du Nord de l'Allemagne et de sa culture protestante à la Capitale de la France qui est bien plus qu'un décor : un personnage à part entière. Rarement on a vu ainsi décrite la ville de Paris, ses rues, la gare et son buffet, la Seine. Toute une galerie de personnages mystérieux se regroupe autour du castrateur, mais lui n'a qu'une idée en tête : réaliser le crime ultime et éliminer la dernière de ses victimes.

  • Lentement, une femme s'eace devant le monde. Autour d'elle, les silences, les absences, une clarté presque insoutenable, les paysages vides du Nord de l'Allemagne. Elle s'allonge sur un canapé, chez elle, dans son salon ; seuls l'alcool et les médicaments la font encore bouger. Le médecin est formel, la mort approche par cirrhose du foie.
    Andréas Becker accompagne la malade d'une langue ciselée et tendre, d'une langue qui cherche constamment à dire ce qui est encore exprimable quand la vie s'en va, mais quand l'amour se tisse. Malgré la tristesse de la mort se crée ainsi une espérance dans ce qui restera et que Becker nomme alors ça. Ça, c'est Ulla.

  • La payîsanna

    Noemi Lerch

    La payîsanna est un petit roman cyclique composé d'un prologue et de cinq parties, de l'automne à l'automne. Le texte est parsemé de mots de dialecte qui font écho au titre et sont expliqués dans un glossaire.
    La narratrice, qui ne sait trop que faire de sa vie après une séparation douloureuse, décide de travailler dans une ferme des Grisons. Elle vit dans la villa en ruine de ses grands-parents, hantée par le fantôme de sa grand-mère récemment décédée et avec qui elle converse souvent. Son ex-compagnon a pris le large, mais il revient lui aussi constamment dans les souvenirs de la jeune femme qui s'adresse à lui comme s'il était présent. Plusieurs voix s'entrelacent de sorte à dérouter le lecteur qui ne sait plus s'il est parmi les vivants ou les morts. Le personnage de la paysanne, entre silences qui en disent long et vérités laconiques, se situe, selon l'auteure, « entre le monde des animaux et celui des hommes.
    Entre le monde de la parole et celui du silence. Entre le monde des vivants et celui des morts. Elle est une sorte de charnière, c'est pourquoi elle est la figure centrale du livre ». Si la grand-mère de la narratrice ne trouve pas de repos dans la mort et Johnny Cash surgit d'une cassette pour fumer des cigarettes réconfortantes, les animaux, les nuages galopants, les tasses de la cuisine, le clocher du village et même le tracteur ont une âme et semblent parler : tous les éléments terrestres ont une signification particulière pour Noëmi Lerch qui s'inspire du réalisme magique de la littérature sud-américaine du XXe siècle : « Elle écoute les pulsations des choses, des êtres, même des machines et des pierres. » La prose poétique de Noëmi Lerch est empreinte de mélancolie, des frontières floues entre début et fin, entre naissance et mort, comme le montrent les réponses simples et justes de la vieille paysanne aux questionnements de la vie.

  • L'ombre de Bloom

    Reto Hänny

    Après bien des années, Reto Hänny revient sur la scène littéraire. Son nouveau livre Blooms Schatten est construit à partir du livre culte de Joyce, Ulysse. Ce roman accompagne Hänny depuis son adolescence. Avec virtuosité, l'auteur le transforme en une texture rythmique, tout en y intégrant d'autres sources issues de son expérience littéraire. Hänny interprète le «courant de conscience» à sa manière: il met Leopold Bloom au centre; le concert des voix que Joyce fait résonner se concentre dans la tête du personnage. Il en résulte un Ulysse en accéléré, et en même temps une prose tout à fait originale..

  • Il s'agit d'un recueil de discours et interventions publiques de l'écrivain, paru en 1967 chez Suhrkamp et qui n'ont pas pris une ride. Textes politiques et esthétiques, ironiques et mordants, engagés dans leur critique de la Suisse bourgeoise de l'après-guerre, ils se révèlent aussi posséder une grande actualité dans le contexte politique actuel - notamment les deux articles contre l'idée d'« Überfremdung » (« la crainte de la surpopulation étrangère »).

  • «Le sauveur» est un recueil de 17 nouvelles, dont les narrateurs racontent des expériences qui les ont profondément marqués, parfois même menés au bord de la catastrophe. A chaque histoire correspond un narrateur différent, dont les caractéristiques peuvent grandement varier : le narrateur de La Gaff est un homme en plein deuil, participant à la cérémonie funéraire de son meilleur ami sur un bateau, cérémonie qui va être perturbée par sa maladresse, puisqu´il lâche la gaffe permettant de diriger le bateau. Quant à la jeune fille qui raconte les événements dans Les Coccinelles, son histoire d´amour sera brisée par une invasion d´insectes. L´enseignant de La semaine hors cadre, lui, ne comprendra pas que la police vienne l´arrêter dans son propre collège après qu´il a organisé une simulation de fusillade. Les événements rapportés sont généralement assez spéciaux, comme dans ces trois exemples.

  • Mémoire éclatée

    Nils Andersson

    • D'en bas
    • 27 Septembre 2016

    Ce livre constitue un te´moignage exceptionnel sur plus de 60 ans du parcours d'un homme depuis les anne´es '50 a` nos jours. Deux tiers de l'ouvrage raconte les anne´es d'activite´s litte´raires, the´a^trales et e´ditoriales de Nils Andersson a` Lausanne - la fondation de la Diffusion et des E´ditions de La Cite´. En 1957, Nils Andersson rencontre Je´ro^me Lindon (E´ditions de Minuit), Jean-Jacques Pauvert (E´ditions Pauvert), et Robert Voisin (E´ditions de l'Arche) afin de leur proposer la diffusion de leur catalogue en Suisse. Il deviendra e´diteur lorsque Lindon lui demande d'e´diter La Question d'Henri Alleg, ouvrage interdit en France. De`s 1961, il diffusera e´galement les E´ditions Maspero et deviendra, apre`s de nombreuses publications lie´es a` la cause alge´rienne, l'e´diteur du Petit livre rouge de Mao et d'autres publications maoi¨stes.
    Apre`s son expulsion de Suisse par le Conseil fe´de´ral en 1966, il travaillera cinq ans a` Radio Tirana (e´missions franc¸aises), puis il deviendra le diffuseur des maisons d'e´ditions franc¸aises en Sue`de. A` sa retraite, il s'installe a` Paris et devient actif au comite´ scientifique d'Attac tout en s'engageant sur les proble´matiques des droits humains.
    Cet ouvrage raconte e´galement l'aventure de la de´colonisation et de ce que Nils Andersson appel le « de´clin de l'occident ». Me´moire e´clate´e fait suite a` un livre consacre´ aux E´ditions de La Cite´ publie´ dans la collection Me´moire e´ditoriale (E´ditions d'en bas) : Livre et militantisme. La Cite´-E´diteur 1958-1967 (avec une postface de Franc¸ois Maspero).

  • Hannes

    Oscar Peer

    Hannes Monstein révèle à la police urbaine qu'il a trouvé deux morts chez lui: Franziska, sa femme, et Paolo, son demi-frère. Il poursuit sa vie ordinaire sur le fil du rasoir, jusqu'au jour où il s'écroule à la vue de la robe de soirée rouge de Franziska qui pend sur une corde à linge. Les souvenirs affluent. Cultivé, sensible, Hannes serait bien volontiers devenu pianiste, mais découragé il seconde son père au magasin. À son grand étonnement Franziska lui propose de l'épouser même si, portée à la vitesse et au défi, eIle est tout le contraire de lui. Peu de temps après le voyage de noces, l'éloignement entre les époux commence, et Hannes doit souffrir la présence envahissante de son demi-frère Paolo. La vie tranquille et discrète de Hannes bascule dans le labyrinthe des passions troubles.

  • Silences d'exils est un projet entrelaçant le langage des mots et celui des images, conduit par Marina Skalova, écrivain et Nadège Abadie, photographe.
    Le projet est né d'une réflexion sur la dépossession de la langue, qui caractérise les trajectoires migratoires. La notion de Sprachlosigkeit en allemand, qui désigne à la fois une perte et un mutisme, est à l'origine de ce projet. L'expérience de cassure, de brisure de la langue, propre à la situation des migrants, est au coeur de la démarche de Silence d'exils.
    Depuis 2016, les deux artistes ont proposé des ateliers bilingues d'écriture et de photographie auprès de demandeurs d'asile dans le cadre d'une résidence de trois semaines à C-FAL Genève, puis à Bienne et à Neuchâtel. Les ateliers se sont ensuite poursuivis au cours de l'année 2017. Les textes, images et sons créés à partir des ateliers, par les deux artistes et les participants, ont donné lieu à la création d'une exposition interdisciplinaire, présentée pour la première fois à C-FAL à Genève en automne 2016. L'exposition a ensuite été accueillie au théâtre POCHE/GVE à Genève en automne 2017, puis par la Fondation Bibliomedia à Lausanne au printemps 2018, dans le cadre du Printemps de la poésie.

  • La lessive et autres histoires de femmes migrantes rassemble plusieurs récits recueillis auprès de femmes venues d'ailleurs en Suisse. Yudit Kiss a soumis ces histoires à ses interlocutrices qui ont été très touchées par cette reconnaissance qui leur a été accordée. Leurs vies ont pris forme et ces récits de vie ont transfiguré leurs destins.
    Il s'agit de parcours singuliers marqués par la migration sous contrainte - on ne quitte pas son pays volontairement. C'est ainsi que ces femmes viennent du monde entier : l'Algérie, l'Espagne, l'Angola, la Russie, le sud de l'Italie, le Jura, la Tunisie, la Turquie, la Somalie, la Hongrie, et le Burkina Fasso.
    Yudit Kiss a écrit ces récits en mobilisant de nombreux styles narratifs en fonction de chaque histoire avec une prédilection pour le conte et parfois même le conte fantastique. Elle explore ainsi les lieux d'origines, les origines familiales, le tracé des déplacements et les péripéties de l'arrivée et de l'installation en Suisse de ces femmes immigrées. Ces histoires explorent toute la gamme de destins parfois heureux, mais aussi tragique et dont les maîtres mots sont le courage et la résilience de ces femmes.

  • Amours et larmes d'exil est le dernier opus de Wilfried et Serge N'Sondé; il réunit un ensemble de poésies issus d'un recueil commun, des compositions acoustiques à la guitare douze cordes, Slam Poetry et Folk Songs originales, avec la participation exceptionnelle du saxophoniste Archie Shepp sur deux titres: Femme d'Afrique et sa version anglaise Black Woman.

  • Gahugu gato

    Gaël Faye

    En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite soeur, Ana, dans un confortable quartier d'expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d'Afrique brutalement malmené par l'Histoire.
    Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé.
    Par vagues successives, la violence l'envahit, l'imprègne, et tout bascule.
    Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français...
    « J'ai écrit ce roman pour faire surgir un monde oublié, pour dire nos instants joyeux, discrets comme des filles de bonnes familles: le parfum de citronnelle dans les rues, les promenades le soir le long des bougainvilliers, les siestes l'après-midi derrière les moustiquaires trouées, les conversations futiles, assis sur un casier de bières, les termites les jours d'orages... J'ai écrit ce roman pour crier à l'univers que nous avons existé, avec nos vies simples, notre train-train, notre ennui, que nous avions des bonheurs qui ne cherchaient qu'à le rester avant d'être expédiés aux quatre coins du monde et de devenir une bande d'exilés, de réfugiés, d'immigrés, de migrants ».

    Avec un rare sens du romanesque, Gaël Faye évoque les tourments et les interrogations d'un enfant pris dans une Histoire qui le fait grandir plus vite que prévu. Nourri d'un drame que l'auteur connaît bien, un premier roman d'une ampleur exceptionnelle, parcouru d'ombres et de lumière, de tragique et d'humour, de personnages qui tentent de survivre à la tragédie.

    Trraduction en kinyarwandais de Petit pays.

  • Gueules

    Andreas Becker

    Gueules est un récit composé de textes et composé de photos d'origine (faites en 1916 à l'hôpital de Dresde et miraculeusement préservées).
    L'une des gueules, Charles de Blanchemarie, présente ses « colocataires » d'un hôpital où ces grands blessés sont soignés par une infirmière qui prend les soins très à corps. Naissent alors, au-delà de la solidarité de blessés, amitié, amour et tendresse dans un endroit où l'on ne s'attend qu'à abrutissement.
    Puisqu'avec des gueules abîmées il n'est plus possible de s'exprimer dans un français « correct », on fait comme on peut, avec des mots inventés, abrégés ou rallongés selon les facultés physiques de chacun.
    Mais l'incapacité de prononciation traduit aussi la perte de la dignité qu'ont vécue ces blessés de la face, que ce soit des mutilés de la guerre ou des accidentés d'aujourd'hui.
    Elles font peur ces gueules, alors que dans Gueules, ces êtres qu'on a érigés en héros pour les éloigner le plus loin possible de la réalité (pour d'évidentes raisons de propagande en préparation de guerres futures) se montrent telles qu'elles sont, aimables parfois, espiègles, joueurs...
    Tout simplement humaines.

  • Droit de révolte

    Jacques Fasel

    Qui est Jacques Fasel ? « Pas un meurtrier, mais un brigand et un voleur.
    15 ans de prison ! » a dit la justice que cet homme conteste. « Dangereux anarchiste » « Robin des Bolz », « voleur au bon coeur », « ennemi public N° 1 », « roi de l'évasion » a dit la Presse que cet homme déroute. « Cuisinier doué et objecteur de conscience, poète, théoricien libertaire » disent ses amis. En ouvrant ce livre vous embarquez sur les contradictions.
    Le voyage avec celui que ses compagnons d'aventure appelent « Kamikaze » ne vous décevra pas. Même derrière les barreaux, Jacques Fasel reste un homme libre. Un homme. « Que tous les hommes valent et qui vaut tous les hommes » comme disait Sartre.
    « Vingt huit ans dans le museau des survivants de ma génération depuis la parution de ce plaidoyer pour la révolte, qui ponctuait en quelque sorte le coup d'arrêt de la cavalcade d'une petite bande d'indiens sur le chemin de la guerre, mais qui se voulait témoignage d'une histoire individuelle et collective et manuel romanesque d'incitation à la révolte.
    Entre la fin des trente glorieuses paternalistes et les premières morsures de ce qui sera nommé néolibéralisme, entre la décolonisation politique des pays producteurs et la colonisation des esprits et comportements dans les métropoles, une génération tantôt réformiste tantôt révolutionnaire tapa sur la table, tenta de briser le cours naturel du capitalisme. Nous en fûmes de modestes participants ou saboteurs selon les opinions. » (Extrait de la préface de l'auteur)

  • Les protagonistes de ce roman sont cinq jeunes femmes - certaines d'entre elles très jeunes - vivant à des époques différentes, sur la durée d'un siècle. Mais la flèche du temps file à l'envers, le roman recule de 2012 aux années de la Grande Guerre. Les cinq protagonistes n'ont pas de liens de parenté, et pourtant elles s'inscrivent dans une généalogie ;
    Elles sont unies par le fil rouge de la transmission, parce que chacune passe à une autre quelque chose d'important : de la force, du désespoir, ou les deux à la fois. Et dans leur inconscient à toutes revient une même image, créée par une artiste folle : une femme au port de reine, scintillante de bijoux, aux épaules puissantes et aux seins généreux - mais à la place des yeux elle a deux amandes bleues, pour ne pas voir la douleur du monde.
    Les cinq histoires se déroulent dans différents pays - Italie, Écosse, Suisse romande, France. Dans chacune des histoires, aux côtés de la protagoniste, apparaît une autre femme, plus âgée, qui sera la protagoniste de l'histoire suivante, c'est-à-dire celle qui vient après dans la lecture, mais qui la précède dans l'ordre du temps.

  • L'effrayable

    Andreas Becker

    • D'en bas
    • 27 Novembre 2018

    Un être double, mi petite-fille mi vieil homme, dévide l'écheveau d'une terrible généalogie qui remonte à l'horreur nazie, puis soviétique, dans le vaste champ de ruines que laisse le « grand Reich » déchu. Dire cette accumulation de traumatismes nécessite une nouvelle langue, définitivement irradiée de l'exposition à trop de chocs. Rarement roman n'aura ainsi restitué ce pan de destin allemand.

  • « C'est l'histoire de mes oncles, les frères jumeaux Gion Battesta et Gion Evangelist Silvester, nommés, quand ils n'étaient pas présents les deux, Settembrini.
    Chasseurs de chamois, admirateurs du ciel et lettrés. Des lettrés qui ne faisaient pas dans la littérature. Des lettrés dans le sens qu'ils lisaient et qu'ils vivaient avec Homère et Hérodote, avec Pline et Plutarque et les autres auteurs célèbres de notre culture. C'étaient des montagnards, aussi parce qu'ils fumaient sans ménagement l'affreux Monta Blau acheté au kilo et buvaient de l'encore plus horripilant Montagne. Boire du Montagne et lire Montaigne, telle était la devise de ces deux spécialistes dans l'art de pisser contre le vent. La chasse se fait toujours contre le vent. Les chamois et les livres étaient leur vie. D'aucuns ont ramené sur leur dos autant de chamois, pendant autant d'heures de descente du haut des sommets, que Settembrini. Mais personne n'a trimballé autant de livres dodus à travers des rochers escarpés que Settembrini. La littérature était son fortifiant. Settembrini aurait dû mourir d'un accident, selon le mythe qui veut que le montagnard se fracasse dans les parois rocheuses. Cependant, il a préféré devenir gaga, faire son cocon et se métamorphoser en papillon, selon Kafka qui veut que le chasseur mue et finalement disparaît en s'envolant dans les airs. »

  • Cinq personnages principaux, une table de cuisine, une conversation. « A.L. Erika », « le logisticien », « la traductrice », « l'écrivaine » et « l'étudiant» discutent d'origine et de justice, du corps et de l'État, d'import et d'export, de racines et de migration, du bonheur, de la musique, du sommeil et de la mort. La profondeur et la complexité des thématiques trouvent écho dans une narration discontinue : à partir d'un cadre situationnel très réduit, des épisodes de vie et récits de voyage poussent en tous sens. Si l'on cherche en vain la linéarité, l'apparition d'une multitude de lieux et d'individus, de voix, de fantômes, d'histoires, de références, citations, réelles ou fictives, n'est pas entièrement aléatoire dans ce flot polyphonique. Sont-ils les coordonnées d'un système organique tout aussi universel que les sujets mis sur table ? Le rythme régulier de la langue, les répétitions, correspondances sémantiques et stylistiques rappellent un état intermédiaire entre sommeil, éveil, rêve ou transe. Les phrases semblent vouloir se passer de hiérarchie afin que les personnes et les mots se répondent librement. L'univers de Dorothee Elmiger est peuplé d'instants poétiques, de fragments politiques et utopiques, de scènes anodines et insolites, tantôt floues, tantôt précises et délicates. Le lecteur est presque amené à perdre le fil d'un participant de la discussion à l'autre. Peu importe. Ils et elles ont un dénominateur commun, un passeport qui leur permet de parcourir le monde en toute légalité. Mais qu'en est-il des autres, de ceux, par exemple, qui se râpent les empreintes digitales pour brouiller les pistes, espérant prolonger leur séjour en Suisse, en Europe ? Dans Schlafgänger, leur présence se passerait bien de mots. Ici, pas de jugements hâtifs, de fausses perspectives consensuelles, de discours livresques ou bien-pensants, des questions et des échanges, tout simplement, sur moi, l'autre, et ce que peut offrir la vie en communauté. Un livre lumineux dans le contexte politique actuel.

  • Sans repos

    Michèle Minelli

    1859, Cassovie/Košice. Le jeune perruquier d'art Frantisek Schön, employé à la cour de la comtesse Csöke, s'entiche de la jeune aristocrate Alzbeta qu'il épouse malgré le scandale que cet amour interdit suscite au sein de la bonne société. 1855, Trieste/Fiume. Costanza Modigliani, surnommée la «femme-girafe» à cause de sa stature démesurée, est mariée par intérêt à Lazarro Israël, juif de son état, ayant fait fortune dans le commerce de la tannerie. Détail d'importance: Lazarro tient davantage du nain que du géant. Une alliance incongrue. 1859, Bergame. Serafino, 9 ans, l'aîné de cinq enfants, voit les jours heureux et les rêves de l'enfance prendre fin subitement lorsque son père meurt d'un accident de travail. Il devient dès lors l'homme de la famille et se sent investi d'une mission... Ainsi démarrent les trois lignées d'une même famille qui sillonnera l'Europe entière avant de trouver enfin où se poser en Suisse. Les uns sont coiffeurs de père en fils, les autres commerçants, violonistes virtuoses, maquilleurs ou peintres. Au cours de ces destinées qui se calent sur la grande Histoire, la Suisse apparaît comme une terre d'accueil, de travail et de refuge au gré des guerres, des persécutions, des pogroms. L'amour aussi fait voyager. Dans cette galerie de personnages tous plus truculents les uns que les autres, on trouve des hommes et des femmes anticonformistes, en avance sur leur temps, qui se sont faits à force d'autorité. Mais aussi des femmes spoliées, violentées et soumises - que ce soit Mauritzia, enfant placée et abusée partageant le destin de nombreux «Verdingkinder», ou Cheina Malka, une juive russe condamnée à fuir son pays et qui perdra la trace de sa famille. Aude Senigaglia, ornithologue née à Zurich dans les années 1960, tombe par hasard sur l'histoire de sa famille lors d'un voyage d'étude en Hongrie. Elle applique toute la rigueur scientifique que lui a appris son métier pour se lancer sur les traces de ses ancêtres, voulant comprendre ce qui les a poussés à devenir des «oiseaux migrateurs».

  • Édith Cannac, psychanalyste, dans Caïn ou le détournement du sens, écrit : « Ce qui pour nous est devenu mythique est le fruit d'une parole détournée, travestie, selon nos besoins affectifs ou éthiques. Les commentaires concernant le premier crime de l'humanité procèdent d'une véritable surdité tant intellectuelle qu'affective, comme s'il avait été nécessaire d'évacuer le sens des premières transgressions : l'interdit, la limite, le meurtre, pour les soumettre àl'impératif de la vengeance, de la privation, de l'agressivité. » Dans La même nuit, le même meurtre, Jacques Roman, dédiant son récit à son frère disparu, redonne au mythe sa chair, le portant sur la scène de parole, l'éclairant afin de nous en rendre toute l'actualitétragique.

  • L'Iliade, chef-d'oeuvre d'Homère, commence par le cri de colère d'Achille bafoué injustement par Agamemnon et se termine par une scène de pardon. Entre ces deux moments Ulysse, Pâris, Hélène, Ménélas, Hector, Andromaque vont s'affronter, s'embrasser, se quitter... vivre, intensément, follement, désespérément. Pendant ce temps Achille se questionne : peut-il échapper à son destin ? A-t-il bien fait de choisir la gloire éternelle au prix d'une mort violente scellant une vie brève et intense ? La fiction, le théâtre se doit de réfléchir à ce questionnement plus actuel que jamais.

  • «Les récits qui suivent sont des instantanés, tirés de 50 000 ans d'histoire agraire du continent africain là où l'humanité a sans doute vu le jour il a y environ un million d'années.
    Je n'ai pas la prétention de réussir à résumer en quelques pages cette très longue histoire de l'Afrique. Les six chapitres et les narrations composant ce livre soulignent à suffisance les contours d'une Afrique telle qu'on l'a perçue ou imaginée en observant ses pratiques agricoles.
    En effet les premiers chercheurs européens, les colonialistes et une génération de scientifiques africains plus ou moins jeunes, sans oublier les paysannes et paysans d'Afrique, ont chacun interprété la culture agraire de manière très diverse et très variée. Ces textes cheminent de croyances en suppositions, de présomptions en projections, lesquelles ont souvent déformé le regard posé sur une agriculture africaine essentiellement polyvalente. La science elle-même dépend de l'air du temps, surtout lorsqu'elle traite de deux sujets émotionnellement délicats comme l'Agriculture et l'Afrique.
    On trouverait sûrement sur d'autres continents des exemples d'archéologie et d'histoire utilisés uniquement pour justifier et conforter les préjugés liés à une vision réductrice. Mais il s'agit ici de l'Afrique «le continent noir», d'où rien n'est jamais venu éclairer l'Occident telle la lumière depuis l'Est, un continent auquel on n'accorde aucun crédit en matière de progrès. En Afrique, les chercheurs n'ont jamais rien trouvé que ce qu'ils croyaient connaître déjà. Les six chapitres brièvement présentés ici ouvrent six fenêtres sur l'Afrique, ses territoires et ses habitants.
    ».

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